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mercredi 25 mai 2016

20_Gentille tortue et buglosse crépue











C’est le printemps en Corse, les Anciens sont déjà aux terrasses profitant du soleil léger et d’un entre-soi en sursis. Mais, comme dans toutes les régions qui dépendent majoritairement du tourisme, partout ailleurs, c’est la frénésie : on nettoie les vitrines, on repeint les façades et on brique les boules à facettes. Il faut que le décor soit prêt. La tension est palpable, les 322 120 humains qui vivent sur cette ile en verront passer, entre mai et septembre, plus de deux millions d’autres.

En pleine nature la tension n’est pas moindre, les naturalistes de tout poil s’activent. Pour de nombreuses espèces c’est la saison des amours et, pour eux, la saison des recensements. On en profite pour importer un peu de gypaète barbu par ici et exporter un peu de milan royal par là. On arrache les griffes de sorcière, on guette les tortues d’Hermann au sortir de leur couverture de feuilles, on tremble pour les fragiles limicoles. Ici, tout est plus difficile qu’ailleurs : l’insularité, la mosaïque de paysages, les 3 000 mètres de dénivelé, les 1 000 kilomètres de côte sont protégés par une poignée de femmes et d’hommes. En face, une armada de touristes souvent indifférents et de commerçants pas toujours coopérants. S’il est facile de les sensibiliser à la beauté altière d’un rapace de 3 m d’envergure ou au doux regard de la gentille mignonne tortue, il faut parfois âprement négocier de maigres carrés de sable aux petites plantes endémiques qui n’ont rien de “marketing”, ni l’allure ni le nom, comme la pauvre buglosse crépue.

Ce numéro mi-figue, mi-raisin, dans lequel nous souhaitions aborder à la fois des dangers qui menacent le littoral et ses étonnantes capacités de régénération est un hommage que je rends à ces infatigables naturalistes de terrain. Une fois bouclé ce numéro, je pourrais rejoindre les Anciens en terrasse tandis que mes amis continueront à suer sang et eau sur les pentes granitiques, affrontant la morsure des cistes secs, s’engouffrant dans les anciennes mines du Cap pour s’assurer du bien-être de la dernière portée de minioptères de Schreibers. Nous ne nous croiserons sans doute pas beaucoup pendant les beaux jours, sauf peut-être par hasard, si une chauve-souris ou un milan les amène vers chez moi. Je les verrai alors sortir tout crottés du maquis, brandissant un récepteur ou portant délicatement un oiseau juvénile fraichement bagué… et ils mentiront en disant qu’ils attendent l’hiver avec impatience.

Cécile Breton



Naturaliste en livrée printanière sortant du bois (cliché C. Breton).

vendredi 15 avril 2016

HS2_Vingt mille lieux sous les mers... Mésozoïques








Dans l’œuvre de Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers et Voyage au centre de la Terre sont sans doute les romans ayant suscité le plus de vocations en sciences de la vie et de la Terre. Dans le premier des deux ouvrages, le savant Pierre Aronnax, prisonnier du Nautilus et de l’énigmatique capitaine Nemo, passe des heures entières, à la fenêtre du salon du submersible, à admirer le fascinant spectacle de la vie sous-marine. Dans le second, le professeur Otto Lidenbrock, naviguant sur un radeau de fortune à la surface d’une mer souterraine baptisée à son nom, est le témoin d’une lutte titanesque entre deux rescapés du Mésozoïque, un ichthyosaure et un plésiosaure. L’inventif auteur des Voyages extraordinaires n’est pas allé jusqu’à imaginer une suite commune aux deux aventures et n’a pas écrit Vingt mille lieues sous les mers mésozoïques.

Espèces, à sa façon, vous invite à ce Voyage extraordinaire à travers ce hors-série coordonné par deux spécialistes des reptiles de ces temps lointains, Nathalie Bardet et Peggy Vincent, chercheuses au CNRS et rattachées au Muséum national d’histoire naturelle. Le métier et la passion de ces “petites-filles” de Mary Anning (la découvreuse du premier Ichthyosaurus) sont de nous faire revivre les ichthyosaures, plésiosaures et autres mosasaures, sans Nautilus ni machine à remonter le temps, parfois sur la base de quelques os épars. Les reptiles géants qu’elles affectionnent tant se situaient au sommet des pyramides trophiques et vivaient directement ou indirectement aux dépens des autres espèces peuplant leurs mers : micro-organismes, “invertébrés” et autres “poissons”. Chacune de ces catégories d’êtres vivants ainsi que la géographie changeante des 185 millions d’années du Mésozoïque sont développées dans les pages qui suivent par d’éminent(e)s spécialistes. On verra que les espèces les plus charismatiques – inévitablement les plus grandes – ne sont pas celles qui nous ont légué l’héritage le plus spectaculaire, comme en témoignent, entre autres, les formations sédimentaires des falaises d’Étretat, gigantesques accumulations de cadavres microscopiques. Ces géants marins n’ont d’ailleurs laissé aucun descendant dans les mers actuelles, en raison notamment du terrible évènement qui a marqué le passage, il y a 66 Ma, du Crétacé au Paléogène. Les géants des océans contemporains sont surtout des mammifères dont les ancêtres ont effectué un “retour” au milieu marin, bien après cette grande crise d’extinctions. Des travaux récents ont révélé leur importance dans le fonctionnement des écosystèmes… peut-être en était-il de même pour les reptiles des mers mésozoïques. Espérons qu’à court terme nos géants marins ne subissent pas le sort de ces derniers, à cause non pas d’un évènement géologique ou cosmique mais, comme c’est malheureusement le plus probable, des activités humaines.

Bruno Corbara



Combat entre un ichthyosaure et un plésiosaure. Gravure d’Édouard Riou pour l’édition originale
de Voyage au centre de la Terre, de Jules Verne (1864).


jeudi 31 mars 2016

Guerre de succession chez les crevettes

Rencontre tendue entre deux ouvrières de la crevette sociale Synalpheus regalis
(photo J. E. Duffy).

De petits royaumes sous-marins logés dans d’étranges châteaux... Ainsi vivent les crevettes du genre Synalpheus, crustacés sans gêne qui squattent les parties creuses des éponges. Ces crevettes ont la particularité d’être eusociales, c'est-à-dire qu'à la manière des fourmis ou des termites, elles forment des colonies au sein desquelles la division des tâches est si poussée qu’une partie seulement des individus se reproduit. C'est le rôle des « reines », tandis que les « ouvrières » s’occupent des autres tâches comme les soins aux jeunes et la collecte de nourriture. Certaines, aux pinces plus développées que les autres, jouent le rôle de « soldats » en repoussant les intrus qui s’aventurent dans leur éponge. 

Pour éclairer le fonctionnement de ces sociétés aquatiques, des chercheurs américains ont voulu savoir si les ouvrières pouvaient devenir reines ou si les rôles étaient attribués à vie. L’espèce étudiée s’appelle Synalpheus elizabethae et vit dans des éponges peuplant les eaux chaudes du Panama. Son hôte lui offre non seulement une bonne protection mais aussi de la nourriture grâce aux bactéries qui pullulent le long de ses parois.
L'éponge Lissodendory colombiensis, forteresse et garde-manger des crevettes sociales Synalpheus elizabethae (photo Chris Freeman, STRI).

Ainsi nourries et logées, les colonies réunissent une reine et parfois plus de 300 ouvrières mâles et femelles. Mais en dépit de ces « castes » bien distinctes, les biologistes ont découvert qu’aucune ouvrière n’était réellement stérile. En revanche, la présence royale empêche la plupart des femelles d’atteindre leur maturité sexuelle, sans doute par l'émission de phéromones inhibitrices. Si la reine disparaît, l’une des ouvrières prendra sa place et s’accouplera avec les mâles. L’accession au pouvoir ne se fait toutefois pas sans heurts. Le nombre d’agressions entre ouvrières augmente nettement après la disparition de la reine, signe d’une compétition acharnée pour devenir calife à la place du calife.
Une femelle de l'espèce étudiée, S. elizabethae (photo J. E. Duffy).

Le statut reproductif des ouvrières chez ces crevettes sociales et leur lutte pour succéder à la reine rappelle ce que l'on observe chez les rats-taupes, dont deux espèces sont les seuls mammifères eusociaux connus. Cette organisation se distingue néanmoins de celle des insectes sociaux où la stérilité des ouvrières est souvent irréversible. En approfondissant ce type de comparaison, les biologistes espèrent mieux comprendre les origines de l’eusocialité, qui serait apparue 22 fois indépendamment au cours de l'évolution (17 fois chez les insectes, deux fois chez les mammifères, et trois fois chez les crevettes). Les mécanismes responsables de cette étonnante convergence évolutive ne cessent en effet d'intriguer depuis Darwin lui-même, déstabilisé par l'existence d'individus stériles dans les sociétés d'insectes, jusqu'aux biologistes actuels, encore engagés dans d'âpres débats sur le sujet.


Référence : Chak S. T. C., Rubenstein D. R., Duffy J. E. 2015 - “Social control of reproduction and breeding monopolization in the eusocial snapping shrimp Synalpheus elizabethae”, The American Naturalist 186 (doi: 10.1086/683132).

Julien Grangier

  

vendredi 11 mars 2016

La vie privée des corbeaux bricoleurs

Un corbeau calédonien sonde du bois mort avec une brindille pour en extraire des insectes (photo Jolyon Troscianko, avec son aimable autorisation).

Les jumelles ne suffisent décidément plus pour étudier les oiseaux dans leur milieu. Pendant que certains se tournent vers les drones, d’autres font appel à la caméra embarquée ! C’est l’approche présentée récemment dans une étude visant à percer les secrets des corbeaux calédoniens (Corvus moneduloides). Ces oiseaux sont connus depuis longtemps pour utiliser des outils : des brindilles taillées de différentes façons servant à récupérer des insectes au cœur des souches d’arbres, un peu comme le font les chimpanzés pour récolter des termites. Cependant, la plupart des observations ont été faites en captivité, et celles faites dans la nature restaient trop ponctuelles pour en déduire la place qu’occupent réellement les outils dans la vie quotidienne des corbeaux.

La caméra et son champ d'observation une fois fixée au plumage du corbeau
(image J. Troscianko).

Les biologistes Jolyon Troscianko et Christian Rutz ont contourné le problème en fixant des microcaméras à des corbeaux sauvages, capturés le temps de la pose du mouchard. Le dispositif était maintenu à la queue des animaux par une attache conçue pour céder au bout de quelques jours. Une balise radio miniature permettait ensuite de retrouver l’appareil pour y récupérer les précieuses données. L’analyse image par image des vidéos s’est avérée exploitable et très informative pour 10 corbeaux.


(vidéo Troscianko et Rutz 2015).

Il apparaît ainsi que la collecte de nourriture chez ces oiseaux repose à 19 % sur l’utilisation d’un outil. Les corbeaux alternent fréquemment entre outil et bec seul pour mener à bien leur tâche, maintenant la précieuse brindille sous la patte quand elle n’est pas utilisée. Parfois, l'objet est stocké dans une cachette, signe de l'importance qui lui est attribuée. La fabrication d’outils en forme de crochets, à partir de brindilles coupées directement sur des arbres du genre Melaleuca, a donc pu être filmée pour la première fois en conditions naturelles. Les vidéos révèlent aussi que ces crochets sont parfois utilisés au sol pour sonder la litière à la recherche de proies. Les corbeaux méritent donc bien leur surnom de "singes à plumes" !
Dessin illustrant la technique de fabrication d'un outil en forme de crochet par les corbeaux (les flèches rouges indiquent les endroits sectionnés à coups de bec), et photo d'un de ces outils collectés sur le terrain (images J.  Troscianko).

Selon les auteurs, les 10 heures de vidéo collectées « ont renseigné l’écologie des corbeaux calédoniens de façon plus approfondie que les centaines d’heures de radio-tracking et d’observations opportunistes » conduites auparavant dans les mêmes sites ! 


Référence : Troscianko J. et Rutz C., 2015 – « Activity profiles and hook-tool use of New Caledonian crows recorded by bird-borne video cameras », Biology Letters 11 (doi:10.1098/rsbl.2015.0777).

Voir aussi

D'autres utilisations de caméras embarquées : des manchots et des faucons en train de chasser.


Julien Grangier

vendredi 19 février 2016

19_Ahhaaahh !








« Mais où est mon araignée ? » J’ai compris que j’avais eu la main un peu lourde avec l’aspirateur. J’étais loin d’imaginer que, dans cette maison, quelqu’un connaissait personnellement cette petite tégénaire brune, bien discrètement installée dans un angle. On la dit “domestique” – Tegenaria est domestica comme Canis est familiaris – car elle aime les maisons des hommes et leur confort, préférant les pièces bien chauffées aux caves humides. Elle peut être assez grosse et sa physionomie plutôt ramassée et pas franchement glabre ne plaide pas en sa faveur. Mais je ne suis pas particulièrement arachnophobe ; elle fut victime de ma distraction et non de mon animosité… d’autant que nous n’avions pas été présentées. En Corse, où j’habite, il n’y a pas d’araignées dangereuses à l’exception de la bien nommée malmignattu, une veuve noire qui a le bon goût de vous alerter par sa livrée rouge et noire et de ne pas habiter chez vous. C’est sans doute la raison pour laquelle on l’a affublée d’un nom à coucher dehors : Latrodectus mactans tredecimguttatus. Avec la quinzaine d’espèces véritablement dangereuses pour l’homme (sur les 45 000 recensées dans le monde), la malmignatte sert de prétexte aux campagnes d’écrasement systématique dont sont victimes toutes ses frangines, sans distinction de race, de couleur ou de pilosité. La dernière fois que j’ai tenté d’en sauver une d’une botte rageuse, on m’a rétorqué « On ne sait jamais ! ». Et bien si ! Parfois, on sait.
Il y a malheureusement des exceptions au théorème qui postule que la connaissance suffit à éradiquer la peur et son corolaire, la violence. Les araignées font partie de ces exceptions, avec les serpents et les souris, pour ne citer que les cas les plus courants. Les phobies ont cela de rigolo que celui qui en est victime a pleine conscience du caractère irrationnel de sa peur. Le pouvoir de l’esprit a ses limites et les diverses explications évolutives, environnementales ou culturelles n’expliquent encore qu’imparfaitement cette “pathologie”. Les guillemets sont de rigueur pour un mal qui toucherait près de 26  millions de personnes… 26  millions d’acheteurs potentiels du présent numéro dont nous faisons notre deuil par amour du savoir et des bêtes, quel que soit le nombre de leurs pattes. Moches ou belles, dangereuses ou inoffensives, velues ou gluantes, vivant dans les bouses de vaches ou dominant les cieux, elles méritent toutes les honneurs de la une.

Certes, nous ne sauverons pas beaucoup d’araignées en vous montrant combien elles sont étranges et merveilleuses. Nous acceptons de bonne grâce cet échec annoncé, car nous devons bien cela à ces quelques-unes qui seront peut-être épargnées, comme je devais cet hommage à la petite tégénaire qui ne m’avait rien fait.

Cécile Breton


L'araignée souriante, croisement d'araignée et de chat du Cheshire par Odilon Redon
(fusain, estompe sur papier vélin chamois, 1881, cliché Creative Commons).