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vendredi 23 février 2018

27_Dead as a dodo

Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri

“Tu n’en reviendras pas”

Louis Aragon, Le Roman Inachevé, 1956






Pourquoi le dodo ? Et pourquoi pas l’o’u, le po-o-uli masqué ou même la ninoxe rieuse ? S’il fallait vraiment choisir un emblème – fallait-il en choisir un ? – parmi les animaux disparus sous l’action de l’homme pour les représenter tous, nous aurions l’embarras du choix. Même si, pour une obscure raison – mnémotechnique ? –, nous devions réduire ce choix aux oiseaux affublés de patronymes ridicules.

La véritable raison c’est que nous n’avons pas vraiment choisi le dodo – lui non plus d’ailleurs, c’est évident. Si le pigeon mauricien est devenu un emblème c’est, d’abord, parce qu’un beau jour Lewis Carroll croisa son portrait dans les couloirs du musée de l’université d’Oxford. Sans doute ce professeur de logique pensa-t-il immédiatement que ce gros poulet à l’air ahuri aurait idéalement sa place entre le chat du Cheshire et le lièvre de Mars dans le bestiaire du pays des merveilles. À sa décharge, il faut dire que la peinture de Roelandt Savery, pourtant réalisée à une époque où le poulet courait encore, ne lui rendait pas hommage (voir p. 19) : encerclé par deux gracieux perroquets qui semblent ricaner, le pigeon goitreux aux ailes atrophiées est figé dans un cadre qui semble avoir du mal à le contenir. Dénonçons au passage cette grande injustice, car le dodo assura la postérité du peintre comme, un peu, celle de l’écrivain.
Puis, le dodo s’assoupit entre les pages d’Alice pendant très longtemps avant qu’un marionnettiste néerlandais ne le réveille, en 1955, pour en faire le personnage principal d’une série télévisée pour enfants. Grâce à lui, dodo est devenu aux Pays-Bas, synonyme d’imbécile.

Alors pour ceux que l’expression “gros poulet à l’air ahuri” a choqués, je précise qu’il ne s’agit que d’un constat, non d’un jugement de valeur, car c’est bien l’image qu’endossa le dodo au début de sa carrière. Non seulement nous l’avons exterminé, mais nous l’avons ensuite ridiculisé. Pour les marins du XVIIe siècle qui s’en nourrissaient, un animal qui ne craignait pas l’homme était naturellement considéré comme un imbécile… mais nous aurions pu revoir cette première impression plus rapidement. Le dodo bashing s’essouffla néanmoins à mesure que les préoccupations environnementales se faisaient de plus en plus pressantes jusqu'à ce que, enfin, nous comprenions que, de l’homme et du dodo, le plus imbécile des deux n’était pas celui que l’on croyait.



 Être ou ne plus être ?


Le dodo poursuivit sa carrière télévisuelle dans les années quatre-vingt, à la télévision suisse romande, dans Le dodu dodo où il s’adresse aux enfants avec une voix nasillarde et un fort accent créole. Une sorte de version animale de Carlos. Il n’y brille toujours pas par son intelligence, mais il est tout de même présenté comme le symbole des espèces disparues. Si, aujourd’hui, le dodo s’est diversifié (c’est une bière, un groupe de rock psychédélique, une expression anglaise, le nom d’un journal: La voix du dodo, le journalisme bouge encore, l’emblème de l’ile Maurice, etc.), souvenons-nous que nous avons bâti son capital sympathie sur le fait qu’il était un imbécile au physique disgracieux, un oiseau à gros bec qui ne pouvait pas voler.


Le thylacine : 
être où il aurait mieux valu ne pas être ?
C’est un peu comme s’il devait notre empathie à son idiotie, comme si sa vulnérabilité nous absolvait un peu. Faut-il aller jusqu’à penser que si le dodo est si fédérateur, c’est justement en raison de son caractère inoffensif ? Prenons, par exemple, le cas du thylacine, le loup de Tasmanie qui, avec sa mâchoire puissante, avait tout pour se défendre. Chassé par les éleveurs pour les bonnes raisons que l’on imagine, on a vendu sa peau à coups de primes étatiques pendant des décennies. Il bénéficia d’une protection alors qu’il n’était plus qu’un animal de zoo… et devenu inoffensif.

Alors, et vous l’aurez compris, je n’aime pas beaucoup que l’on utilise le dodo comme emblème des espèces disparues. Il y a de la condescendance à protéger les imbéciles qui ne se sont pas défendus. C’est pourquoi je lui dédie ces vers d’Aragon qui parlent des sacrifiés de la Grande guerre : je préfère le voir comme un guerrier qui, comme ces soldats, a fièrement combattu et n’est plus aujourd’hui… que pour avoir péri.


Cécile Breton
Rédactrice en chef




mercredi 29 novembre 2017

26_Non, je n'ai pas changé...








"Nouvelle formule”. C’est la formule consacrée pour désigner un changement de maquette, de contenu, de ligne éditoriale dans ce beau métier qu’est la presse. Pourquoi cette nouvelle formule ? Vous le savez, parce que tout évolue ! Si vous êtes déjà un lecteur assidu ou occasionnel, passé le premier choc, vous vous rendrez vite compte que ce changement n’est que “cosmétique”. Nous avons donné un peu d’air à Espèces avec seize pages de plus, nous avons redessiné ses contours, nous avons facilité l’accès aux glossaires… Même équipe, même ligne éditoriale, même éditeur. Pas de mutation génétique fondamentale et pas de crise d’extinction en vue malgré l’impitoyable sélection “naturelle” qui règne dans les linéaires des kiosques.
Pour ce numéro, et pour ce numéro seulement, je me permets néanmoins une fantaisie : l’éditorial sera sérieux. Mais rassure-toi, lecteur fidèle et tolérant, les éditoriaux absurdes et sans rapport aucun avec le contenu de la revue reviendront dès le prochain numéro.
Tout changement appelle le bilan. Espèces existe depuis 6 ans. Espèces a été créée par une petite association basée en Corse qui publiait une revue de vulgarisation scientifique consacrée à l’ile. Elle est née de la rencontre entre deux populations animales aux écosystèmes et régimes alimentaires très différents, voire incompatibles : celle des scientifiques et celle des journalistes. La première espèce cherche à être au plus près de la vérité (ou du moins d’une vérité), la seconde se nourrit bien mieux du mensonge. Car la vérité n’a pas bonne presse. Parce qu’on a récemment donné aux mensonges le doux nom de “vérités alternatives” (ou de fake news), il semble parfois que l’on redécouvre aujourd’hui cette vérité-là, plus vieille que Gutenberg : la sélection favorise la désinformation. En d’autres termes, le système économique sur lequel repose la presse, aujourd’hui encore plus qu’hier, favorise ceux qui nous parlent 1 : de ce qui nous touche directement (dans l’métier on utilise le joli néologisme de “sujet concernant”) et 2 : de ce qui nous plait ou nous déplait fortement, ce qui nous effraie.
Or, nous ne sommes pas personnellement concernés par l’oryctérope – que peu d’entre nous croiseront un jour – qui ne fait rien ni pour nous plaire, ni pour nous déplaire… pour la simple raison qu’il se soucie très peu de notre existence. Il est, en outre, bien plus difficile de dire des vérités sur un discret animal nocturne et fouisseur que des mensonges sur une célébrité bipède, diurne et avide de publicité.
Si je vous dis, pour finir, qu’Espèces ne vit que de ses ventes et de ses abonnements, pratiquement sans recettes publicitaires et, qu’à l’exception d’une aide du Centre national du livre et d’un laboratoire de recherche, l’IMBE – nous les remercions chaleureusement au passage – elle n’est soutenue par aucune institution, ni publique, ni privée… bref que c’est une véritable publication indépendante, vous conclurez peut-être que, cette fois, je mens. Ou bien vous jetterez votre bulletin d’abonnement à la corbeille estimant que les jours de cette aberration médiatique sont comptés.
Vous auriez tort, dans les deux cas. Ce serait oublier d’abord que vous êtes là, à lire ces lignes, et que pour que vous puissiez les lire, des chercheurs ont trouvé dans Espèces un moyen de diffuser leurs recherches (qui ne font ni plaisir ni peur), et qu'enfin les membres du conseil scientifique, les relecteurs, les auteurs ont, bénévolement, relu, rectifié, proposé des textes…


Je sens quelques esprits chagrins me tapoter sur l’épaule pour me rappeler que je passe sous silence un changement important : le prix. Oui. Le prix a augmenté d’un euro. Avec 8,50 € vous pourriez aussi boire une pression en Islande ou douze cafés en Ukraine, faire deux kilomètres en taxi aux Seychelles ou fumer 20 cigarettes au Canada. Nous ne tentons pas d’influencer vos choix de vie, mais sachez que vous pouvez aussi faire celui de continuer à nous soutenir.


Cécile Breton
Rédactrice en chef





Série d’animaux médiatiques destinée à pallier en une seule fois leur sous-représentation dans nos pages et rétablir l’équilibre vis-à-vis de nos concurrents (clichés Aka, H. Zell, F. Deschandol, Fguerraz, Jballeis/CC).

jeudi 24 août 2017

25_Ménage sous les tropiques








Aaaah là là, c’est compliqué la vie hein ? (soupir). On croyait avoir tout bien rangé comme il faut et hop, voilà qu’elle s’échappe, qu’elle vous maltraite, qu’elle vous colle des baffes, à vous, le premier de la classe ! Il faut à nouveau tout ranger, tout lisser et, avec le temps, l’évidence de l’inutilité de cette tâche qui nous est pourtant si absolument nécessaire, apparait de plus en plus clairement. Une bonne grosse évidence qui nous force au plus important choix de notre existence : faut-il négocier, plier, supplier, l’accepter ou l’enfoncer au chaussepied dans un tiroir ? Si vous l’attendiez, je n’ai pas la solution… une vie n’y suffirait pas. Une seule science non plus d’ailleurs.

Nous n’allons pas vous le cacher, dans les forêts tropicales de Guyane, c’est le foutoir. La vie est partout, ça grouille et ça s’entredévore, ça glisse sur les branches et ça grimpe dans votre dos. N’importe quel chercheur normalement constitué sera un instant tenté de saisir la première bestiole qui lui tombe sous la main pour lui hurler dans les oreilles, si elle en a, « Mais pourquoi ? ». Même les taxinomistes n’y retrouvent pas leurs petits. C’est le royaume de la confusion.
Mais Bruno Corbara ne se laisse pas facilement décourager. Si vous avez de bons yeux, vous le verrez peut-être se refléter dans ceux des guêpes dont il a fait le portrait. Parce que Bruno aime les guêpes qui sont belles et qui font mal, comme la vie. Et nous aimons beaucoup Bruno qui assure désormais la présidence de notre association, Kyrnos, l’éditeur d’Espèces. Si vous lui devez ce beau numéro dont il a construit et supervisé le dossier, sachez qu’Espèces lui doit plus encore, car il est parmi ses plus fidèles et anciens parrains et certainement celui qui a le plus profondément plongé les mains dans le cambouis. Je sais que vous trouvez cette digression un peu longue, mais si je l’arrête ici, ce n’est pas pour vous, mais pour lui, dont je malmène certainement la retenue et l’humilité. Mais s’il y a une seule leçon que j’ai apprise de cette vie, c’est que certaines choses doivent impérativement être dites.

Je vous ai laissé en plan au milieu de cette pagaille tropicale, je viens vous rechercher. Pour comprendre ce qui s’y passe, il faut ranger, nommer, classer, simplifier parfois, démêler l’écheveau. Une fois que chaque bête et chaque plante a bien son collier avec son nom gravé dessus, il faut toutes les ressortir de leur tiroir pour les observer interagir avec leurs voisines, leurs cousines et même de parfaits étrangers. Mais bien vite le vertige nous gagne, car ces relations agissent à toutes les échelles, des grands écosystèmes planétaires au microbiote de votre estomac et, pour ne rien arranger, sont animées d’un perpétuel mouvement : alliances et conflits se tricotent et se détricotent sans cesse. Nous devons alors affronter une évidence : à nos pieds, c’est de nouveau un indescriptible fatras. Nous devons humblement accepter que nous ne saisirons jamais que d’infimes parties de cet inextricable réseau, nous ne pourrons donc jamais concevoir, dans sa totalité, dans toute son ampleur, la réaction en chaine provoquée par les perturbations climatiques et humaines. Mais ce travail de Sisyphe a une autre véritable et belle utilité : l’émerveillement de découvrir ces improbables associations entre guêpes, fourmis, plantes et champignons que Bruno Corbara et ses collègues vous offrent ici, et ce, en toute sécurité, dans votre salon bien rangé.

Cécile Breton


Constatons qu’à peine sortis de l’arche, les animaux que Noé avait si bien rangés (en haut) retournent immédiatement à l’anarchie (en bas). L’arche de Noé sur le mont Arrarat par Simon de Myle, xvie siècle.

mardi 23 mai 2017

24_Paradis ou enfer ?








Qu’on la nomme Avalon ou Bora-Bora, l’ile est le territoire du rêve. Mais surtout, on peut y rêver de tout ! Bien sûr, le palmier sur fond turquoise est l’image qui vous vient immédiatement à l’esprit, coincé à La Défense aux heures de pointe. Mais, dès que l’on se penche sur son histoire fantasmée, on découvre que l’ile est le couteau suisse de la fiction. On peut y mettre, au choix, des cannibales, des vahinés lascives, des médecins fous, des dinosaures, des bagnards ou des extraterrestres… car l’important n’est pas tant l’ile elle-même, mais ceux qui s’y trouvent avec vous.
Au cas où vous seriez toujours coincé à La Défense, vous rêvez sans doute de vous y trouver seul ou seulement avec ceux que vous auriez choisi. « Viens, viens mon amour, là-bas ne seraient point ces fous… », chantait Jacques Brel en 1962. Dès le Moyen Âge, on y place le Paradis. Bien avant, en Mésopotamie, c’est Dilmun « vierge de toutes choses, positives ou négatives. Le loup n’emporte pas l’agneau, il n’y a pas de vieillesse ou de maladie. » et, plus tard, elle devient le lieu des sociétés idéales imaginées par Thomas More ou Francis Bacon. Même lorsque l’on y échoue contre sa volonté, elle peut être l’occasion de redécouvrir l’essentiel et le contact avec une nature vierge des perversions de ce monde, mais pas toujours…

La parution du Robinson Crusoé de Daniel Defoe, en 1719, donna naissance à un genre littéraire – les fâcheux diraient sous-genre –, la robinsonnade. Les robinsons de tout poil proliférèrent dès lors aux siècles suivants et jusqu’à aujourd’hui – même si pour s’isoler, ils doivent désormais aller aux confins de la galaxie. Dans le roman original, Robinson est en enfer, accablé de solitude – en 1977, Brel revenait sur sa première impression en chantant « Gémir n’est pas de mise, aux Marquises » – et passe le plus clair de son temps à récupérer les lambeaux de civilisation qui passent à sa portée. Ce sont aussi leurs connaissances des “merveilles de l’industrie” qui sauveront les protagonistes de L’ile mystérieuse, de Jules Verne. Loin de fuir la civilisation, beaucoup de robinsons ne rêvent que de la retrouver. D’autant que l’on peut s’ennuyer ferme sur une ile, si l’on ne s’appelle pas Charles Darwin… La preuve en est que Tom Hanks, dans Seul au monde, en arrive à parler à son ballon de volley.


Égarés par nos rêves de liberté et de solitude, on oublie souvent que les iles font les meilleures prisons. Pour les espèces animales qui y vivent depuis longtemps, elles sont des espaces clos et des caisses de résonance pour la moindre perturbation. Car si l’isolement crée des espèces uniques, les écosystèmes y sont bien moins préparés aux changements. Nous ne pouvons plus sauver le loup des Falkland, mais le monarque de Tahiti et l’iguane marin des Galapagos resteront-ils longtemps au purgatoire, entre paradis et enfer ?

Cécile Breton



Ces deux naufragés, libérés après un interminable séjour sur une ile peuplée d’indigènes peu amènes, ne cachent pas que leur joie. “Le paradis terrestre” dans Le Livre des Très Riches Heures du Duc de Berry (vers 1480).

samedi 20 mai 2017

Les dinosaures revus et corrigés

Fossile de Dilophosaurus, ancien Saurischien et nouvel Ornithoscélidé ? (photo E. Solà, CC BY-SA 3.0).

Séisme chez les paléontologues : les fondations de la classification des dinosaures, largement acceptées depuis 130 ans, seraient-elles bancales ? Deux grands groupes frères avaient été définis dès le xixe siècle puis confirmés par la suite : les ornithischiens et les saurischiens, dont les os du bassin évoquent respectivement ceux des oiseaux et des reptiles. 

Arbre phylogénétique "classique" des dinosaures (crédit : Darren Naish/Tetrapod Zoology, avec son aimable autorisation).

Trois chercheurs britanniques remettent ces groupes en question à partir de nouvelles analyses phylogénétiques dont l’originalité est d’inclure un nombre de taxons inhabituellement élevé, y compris des espèces du Trias ayant vécu au début de l’histoire des dinosaures. Il apparaît que les saurischiens, jusqu’ici subdivisés en Théropodes (Tyrannosaurus, etc.) et Sauropodomorphes (Diplodocus, etc.), constituent un groupe paraphylétique. Les Théropodes seraient en fait moins proches des Sauropodomorphes que des Ornithischiens (Stegosaurus, Triceratops, etc.) et rejoignent donc ces derniers dans un nouveau groupe baptisé Ornithoscélidés. Les Sauropodomorphes restent, quant à eux, dans le groupe des Saurischiens, qui garde son nom et hérite au passage des Herrerasauridae (plus anciens dinosaures connus, dont la classification a toujours été problématique).

Nouvel arbre phyologénétique proposé par Baron et al. (crédit: Darren Naish/Tetrapod Zoology).

Ainsi corrigé, le nouvel arbre phylogénétique des dinosaures appelle à reconsidérer bien des connaissances élaborées sous des hypothèses qui semblent aujourd’hui erronées. Cela va de l’apparence des premiers dinosaures à l’évolution de leur régime alimentaire, en passant par leurs origines géographiques. L’avenir, avec son lot de fossiles inédits, dira si ce nouveau cadre d’études remplace l’ancien pour de bon.


Référence : Baron M. G. et al. 2017 - A new hypothesis of dinosaur relationships and early dinosaur evolution”, Nature, 543, p. 501-506 (doi: 10.1038/nature21700).

Julien Grangier

lundi 20 février 2017

23_Pas d'histoires !















J’aime les histoires et l’histoire, mais plutôt que la grande, celle que l’on dit “petite”. Aux portes de l’ère de “post-vérité”, à l’heure des “faits alternatifs” et du “roman national”, la petite histoire est plus que jamais une amarre à laquelle il faut désespérément s’accrocher.

L’anecdote n’est jamais indispensable à l’histoire, elle est triviale, banale et ne déplace ni les montagnes ni les frontières. C’est pourtant de la petite histoire que l’on débarrasse la grande pour lui donner plus de panache ! Car elle a le pouvoir de faire frémir la moustache de Vercingétorix ou d’envoyer Jehanne d’Arc à Sainte-Anne. Elle interdit la cristallisation des mythes et, parce qu’elle est bien plus proche de nous et bien plus drôle, se fixe durablement dans nos mémoires. Elle a fait la gloire de Félix Faure et de sa “connaissance”, sortie par l’escalier de service un beau jour de 1899. Elle explique l’absence de prix Nobel de mathématique par la rivalité entre deux mâles alphas. Deux histoires de femmes - qui à défaut de la grande doivent se contenter de la petite - deux histoires très certainement totalement fausses aussi. Méfiance donc ! Les mensonges font souvent les meilleures histoires.

Mais que serions-nous sans les mythes ? Lorsque la grande Catherine envoie Peter Simon Pallas explorer les confins de son empire, pense-t-il d’abord aux petites déconvenues qui l’attendent ? Comment traverse-t-il les tourbières, comment supporte-t-il la chaleur étouffante et les inévitables essieux brisés sinon en se convainquant qu’il est investi d’une mission : faire progresser le savoir de l’humanité. C’est le mythe qui l’a porté et, s’il ne revient qu’avec une très mignonne petite souris déjà découverte par un autre un an avant son départ, ce n’est pas ce que retiendra la postérité. Bien entendu, c’est cruel et injuste de résumer ainsi son histoire et c’est surtout tout aussi faux que de dire qu’il aurait changé le visage de la zoologie.

Ce n’est pas leur manquer de respect que d’ironiser sur les commandants Charcot et Cousteau confondant manchots et pingouins. Même malicieusement rapportées, les anecdotes nous protègent parfois des fables trop séduisantes, car elles nous parlent de ce que nous avons tous en commun : de nos humbles misères et de nos vastes hésitations, de nos compromis et de nos faiblesses. Elles rapprochent de nous les grands hommes et nous disent que, sans exception, “puissants ou misérables”, nous trouvons toujours un moyen de ne pas être exceptionnels. Elles nous unissent à travers le temps et l’espace, bien mieux que ne pourrait le faire n’importe quel roman, national, régional ou personnel.

Cécile Breton



C’est dans l’intention de sceller l’alliance franco-russe que le président Felix Faure fit une visite officielle à Saint-Pétersbourg en 1897, et non pour y trouver une souris malgré ce que la presse a colporté

vendredi 6 janvier 2017

Ombrage et camouflage : la discrétion du psittacosaure

Reconstitution d'un psittacosaure (image tirée de Vinther et al. 2016, Current Biology).

« À la fois bizarres et mignons » : ainsi les dinosaures du genre Psittacosaurus sont-ils qualifiés par un paléontologue de l’université de Bristol. Cette description peu académique fait suite à un travail qui l’est beaucoup plus : la reconstitution très précise d’un de ces animaux à partir d’un fossile exceptionnellement bien conservé. Cette étude renseigne non seulement leur allure, encore très débattue, mais aussi leur mode de vie.
Le fossile qui a permis la reconstitution (Vinther et al. 2016).

Les psittacosaures étaient de petits dinosaures bipèdes herbivores ne pesant pas plus de 20 kg. Le fossile en question, découvert en Chine, est vieux  d’environ 120 Ma. Une première étude avait déjà permis d’éclairer un peu la nature des mystérieux filaments en forme de brosse à balai portés par la queue - peut-être des signaux visuels à destination de ses congénères.  Mais ce n’est pas tout. L’animal a été fossilisé avec un tel niveau de détail que des résidus de mélanine, issus de la pigmentation originale des écailles, indiquent encore très finement la distribution des parties claires et sombres de sa peau.
Détail du fossile montrant la patte arrière gauche de l'animal. Des motifs de coloration de la peau, notamment des rayures, sont encore visibles. Barre d'échelle = 5 cm (Vinther et al. 2016).

L’analyse précise de ces résidus révèle que le psittacosaure était d’une couleur nettement plus foncée en face dorsale qu’en face ventrale, en particulier le long de sa queue et entre ses pattes.

Le psittacosaure et les parties plus ou moins sombres de sa peau reconstituées intégralement (Vinther et al. 2016).

Ce type de coloration à fort contraste dorso-ventral est connu chez de nombreux mammifères et poissons actuels. Il est parfois interprété comme une forme de camouflage anti-prédateur baptisée « ombre inversée » : à la lumière du jour, elle altère la perception des ombres se formant sur le corps de l’animal, le rendant moins visible dans son environnement. Les psittacosaures bénéficiaient-ils vraiment d’un tel effet dissimulateur ?


Pour en avoir le cœur net, les chercheurs ont réalisé un modèle grandeur nature du dinosaure. L’objet, uniformément gris, a été photographié en extérieur dans deux cas de figure : sous la lumière diffuse d'une zone boisée et sous la lumière directe d'une zone ouverte. Le but était d'identifier, dans ces deux conditions, les parties du corps où le volume de l'animal crée des zones d’ombres. Pour un camouflage idéal, la peau de l'animal doit être claire là où les ombres se forment et foncée sur les parties du corps les plus éclairées. Il a donc suffi d’utiliser les négatifs des photographies pour connaître la coloration théorique qui contrebalancerait parfaitement les ombres observées. Cette coloration idéale a ensuite été comparée à celle relevée sur le fossile pour savoir si le dinosaure se fondait vraiment dans le décor. Verdict : les deux correspondent bien dans le cas de l'éclairage tamisé du sous-bois.
Photographies du modèle construit par les chercheurs, dans un milieu boisé où la lumière est diffuse (A) et dans un milieu ouvert où la lumière est directe (C), suivies des mêmes photos en couleurs inversées (B et D). L’image B correspond bien à la répartition des zones sombres découverte sur la peau fossilisée de l’animal, avec la face dorsale largement plus sombre que la face ventrale et une transition entre ces deux teintes qui se situe assez bas sur l'animal (voir les reconstitutions de la figure précédente). La coloration réelle de l’animal « masquait » donc sans doute efficacement les ombres apparaissant sous la lumière diffuse du sous-bois, bien mieux que celles apparaissant sous une lumière directe. Figure modifiée d’après Vinther et al. 2016.

Les chercheurs concluent que ce psittacosaure vivait sans doute en milieu forestier, puisque sa coloration semble lui procurer le camouflage idéal pour échapper à la vue des prédateurs dans cet habitat. Des exemples de coloration en « ombres inversées » avaient déjà été décrits chez des poissons fossiles, mais le cas du psittacosaure est une première chez les espèces fossiles terrestres.




Référence : Vinther J. et al. 2016 - “3D Camouflage in an Ornithischian dinosaur”, Current Biology 26 : 1-7 (doi: 10.1016/j.cub.2016.06.065).

Julien Grangier


lundi 21 novembre 2016

22_Des oiseaux et des injures














Dans son poème “Dans ma maison”, les pensées de Prévert dérivent et trébuchent sur un oiseau : le pinson. « Comme c’est curieux les noms », dit-il. Et j’oserais rajouter “d’oiseaux”. Si curieux, que le sens de “noms d’oiseaux” a lui-même dérivé jusqu’à devenir le timide synonyme d’“insulte”. Si notre imagination dans le domaine des injures est inépuisable, elle semble montrer d’inquiétants signes d’essoufflement lorsqu’il s’agit de nommer les oiseaux. À notre décharge, on compte plus de 10 000 espèces dans le très diversifié groupe des tétrapodes ailés : il n’est donc pas surprenant que leurs sobriquets soient parfois drôles, absurdes, surréalistes, attendrissants, mais toujours infiniment - bien qu’involontairement - poétiques. Car ces noms vernaculaires ont toujours une histoire logique : si certains dérivent du nom scientifique de l’animal, beaucoup font référence à son chant, ses couleurs ou ses habitudes alimentaires. Mais la poésie surgit parfois de la logique, là où on l’attend le moins !


Parmi ceux qui me ravissent tout particulièrement, il y a le butor étoilé. Le mot “butor” est lié, par les chemins détournés du bas latin, au bœuf, auquel il est impossible de ne pas penser en écoutant le mugissement de ce joli héron. Très injustement pour lui, “butor” est devenu une insulte alors que l’animal ne s’est jamais particulièrement illustré par sa muflerie. Néanmoins, aujourd’hui, la juxtaposition de “butor” et d’“étoilé” a quelque chose d’infiniment surréaliste et drôle, distillant l’étrange beauté de la rencontre fortuite de la machine à coudre et du parapluie chère au comte de Lautréamont. J’en ai autant au service du syrrhapte paradoxal et de tous ceux dont les patronymes sont délicieusement obscurs comme l’érismature à tête blanche, le gravelot mongol, l’œdicnème criard et autres locustelles, parulines et consorts. Je passe sur tous les noms qui, comme “pie-grièche écorcheur” ou “queue-de-gaze”, sont de nature à me provoquer des sueurs froides lorsqu’il s’agit de les mettre au pluriel ou de déterminer leur genre.

Un inventaire que Prévert n’aurait certainement pas renié, ni d’ailleurs Shakespeare, qui aimait autant les oiseaux que les insultes (un aspect de son génie auquel, à mon sens, on ne rend pas suffisamment hommage). Par chance, il y a autant de passionnés d’ornithologie que de fanatiques du divin barde et certains d’entre eux ont pris le temps de compter le nombre de fois où chaque espèce était citée dans son œuvre (certaines personnes font ce genre de choses). La tourterelle est citée 44 fois, l’étourneau une seule. C’est pourtant indirectement à cause de cette citation que l’Amérique du Nord est aujourd’hui ravagée par 250 millions d’étourneaux sansonnets. Ceci n’aurait pas été possible sans la pertinente intervention d’Eugène Schieffelin, président de l’American Acclimatization Society et admirateur radical de Shakespeare : il rêvait de voir s’ébattre dans Central Park toutes les espèces qui avaient attiré l’attention de l’auteur et tenta de les introduire en Amérique. La délicate grive musicienne, pourtant plus souvent citée, s’acclimata beaucoup moins bien.

Amours de la littérature et des oiseaux ne sont pas toujours compatibles, mais les oiseaux nous réservent toujours d’incroyables surprises. Nous allons vous le prouver.

Cécile Breton



Nay, I’ll have a starling shall be taught to speak
Nothing but “Mortimer” and give it him (W. Shakespeare, Henri IV, acte I, scène 3).




dimanche 6 novembre 2016

Des fourmis guettent le vent pour garder les pieds sur terre

Des fourmis Acromyrmex lobicornis à l'entrée de leur nid, en Patagonie (photo A. Alma/A. Farji-Brener, avec leur aimable autorisation).

En Patagonie, le vent est si violent qu’il décoiffe même les fourmis au ras du sol. Ralenties, détournées des chemins les plus directs, elles risquent parfois même d’être emportées. Face à ces aléas climatiques, l’espèce Acromyrmex lobicornis a développé une réponse collective efficace : mettre en service les ouvrières les plus adaptées au temps qu'il fait !

Chez ces fourmis coupeuses de feuilles, les ouvrières amassent des fragments végétaux dans le nid pour y cultiver des champignons nourriciers. La taille des ouvrières est très variable au sein de chaque colonie. Or, selon que le vent souffle ou non, ce ne sont pas les mêmes qui travaillent ! Des chercheurs ont découvert que les ouvrières de petite taille sont plus nombreuses par temps calme et que les plus grandes ne sortent qu’en cas de gros vent. Ces dernières ne sont pas seulement plus lourdes : leurs pattes sont munies de pelotes adhésives plus efficaces permettant de mieux se cramponner au substrat. Ainsi résistent-elles bien au vent malgré des charges transportées et une prise à l’air plus importantes.
Une ouvrière d'A. lobicornis transporte un fragment de feuille (photo A. Alma/A. Farji-Brener).

Les chercheurs ont vérifié que le changement observé dans la taille des ouvrières actives ne vient pas de la perdition des plus petites dans les bourrasques, ce qui augmenterait de fait la proportion des grands individus. Il y a bien ajustement de la répartition des tâches entre les différents membres de la colonie. On suppose, pour l'heure, qu'une fois rentrées au nid, les ouvrières communiquent l’état des conditions extérieures et/ou les difficultés qui en découlent, déclenchant si besoin la sortie des plus grandes. Une sorte de bulletin météo en temps réel permettant de maintenir une circulation fluide !


Référence : Alma A. M., Farji-Brener A. G. et Elizalde L. 2016 - "Collective response of leaf-cutting ants to the effects of wind on foraging activity”, The American Naturalist, sous presse (doi: 10.1086/688419).

Julien Grangier

lundi 22 août 2016

21_Dessine-moi le pôle Sud













L’Antarctique fut dessinée bien avant d’être vue, rêvée avant même d’être approchée. Aristote pensait que pour équilibrer un globe si chargé de terres en haut - celles où il habitait - il devait bien y avoir “quelque chose” en bas. Nommé Ant-Arctique par opposition à l’Arctique, ce monde d’en bas n’a été longtemps que le négatif du monde d’en haut : une sorte d’anticontinent.

Toutes les conjectures sur ce monde-miroir se basent alors sur le monde connu que, dans l’Antiquité, on imagine entièrement habitable et habité. La preuve en est que, lorsque le navigateur grec Pythéas décrit les brumes et les glaces du septentrion, il ne fait que provoquer l’hilarité générale. Avec la théorie de la terre plate imposée par les docteurs de l’Église au Moyen Âge, il devient inutile de rééquilibrer le globe et la Terra australis incognita disparait des cartes. Avec la Renaissance renait le doute et le continent austral apparait puis disparait au gré des hésitations. En tout état de cause, et pendant plus de vingt siècles, les contours du continent fantôme onduleront en fonction de l’humeur des cartographes.
En lieu et place d’un continent, les premiers explorateurs qui approchent le cercle polaire au XVIIIe siècle ne trouvent que des iles. Leurs noms de baptême : iles Froides (archipel du Prince-Édouard), iles Arides (archipel de Crozet) ou ile de la Désolation (Kerguelen) en disent long sur l’état d’esprit de ces découvreurs. Si les baleiniers et les chasseurs de phoques tournent déjà autour depuis longtemps, on s’accorde à dire que personne n’a vu le continent austral avant la date avancée de 1820, soit à peine vingt ans avant que Dumont d’Urville n’y pose le pied.
Il faudra attendre d’être capable d’envoyer des engins dans l’espace pour faire le portrait de ce continent masqué par les glaces depuis 35 millions d’années. Des cartes que le changement climatique redessine aujourd’hui, si bien qu’on est en droit de se demander si la dernière carte de l’IGN, réalisée en 2007 à l’occasion de l’Année polaire internationale, n’est pas déjà tombée dans le domaine historique.

Mais ce n’est pas le seul problème que nous avons rencontré avec Arnaud Rafaelian - dont le talent s’exprime, entre autres, dans la réalisation des cartes d’Espèces -, pour vous présenter cette partie du monde. Comment situer Saint-Paul et Amsterdam qui se trouvent au large de… rien ? Comment montrer précisément, sur un petit bout de papier, les Terres australes et antarctiques françaises qui regroupent des iles aussi éloignées que Kerguelen, à 2 000 km de l’Antarctique et Tromelin, à quelques encablures de Madagascar ? Et ceci en sachant que les espèces dont nous vous parlons ne respectent aucunement les limites administratives ! Sur les planisphères habituels, l’Antarctique se déforme en largeur, sur les vues des pôles, l’Afrique et l’Australie sont à peine reconnaissables. Les antipodes ne nous résistent pas seulement par leur climat extrême, mais aussi par la difficulté à (se) les représenter. C’est sans doute pour cela que, malgré le froid et les vents violents qui les tourmentent sans cesse, l’albatros à sourcils noirs et  le gorfou sauteur y coulent encore des jours paisibles.

Cécile Breton



Les limites connues (en pointillé) du continent antarctique en 1657 dans l’Atlas Major de Jan Janssonius (1588-1664).



mardi 9 août 2016

L'infinie solitude des fruits malgaches

Un Vari noir et blanc (Varecia variegata) mange un fruit dans un sanctuaire animalier (photo Charlesjsharp, CC BY 3.0).

A Madagascar, certains fruits, pourtant grands et comestibles, pourrissent au sol. Situation étrange car, si les plantes produisent de tels fruits, c'est normalement que des animaux les mangent et favorisent la dispersion des graines. Une nouvelle étude publiée dans PNAS montre que ces fruits sont en fait les vestiges d'un ancien mutualisme dont la disparition a de lentes mais profondes conséquences sur la composition des forêts.

Les pièces manquantes du puzzle sont des lémuriens. Tous n'ont certes pas disparu de Madagascar, mais les plus grands si. En tout, 17 espèces, dont beaucoup de lémuriens « géants »,  n’ont pas survécu à l’intensification des activités humaines à Madagascar au cours des deux derniers millénaires. 
Crâne de Pachylemur insignis, un lémurien au moins deux fois plus imposant que les plus grandes espèces actuelles. Il aurait disparu il y a un peu plus de 1000 ans (photo Laurie R. Godfrey, CC BY-SA 3.0).


Ce déclin de la faune est devenu un problème critique pour les plantes produisant de grands fruits, trop difficiles à ingurgiter pour les petits lémuriens restants. Des chercheurs ont accumulé des preuves du phénomène en étudiant la morphologie crânienne des lémuriens passés et actuels et en reconstruisant l’évolution de leur régime alimentaire. Les résultats montrent notamment que la forme du crâne et des mâchoires influence fortement la taille maximale des fruits que les primates consomment.

Les arbres du genre Canarium, par exemple, en font la douloureuse expérience. Au cours de l’évolution, les espèces sud-asiatiques de ce genre ont eu tendance à développer des fruits de plus en plus grands. Cette course au gigantisme a atteint son maximum à Madagascar, où l’action des lémuriens de grande taille a certainement renforcé ce type de sélection.
Fruits d'un arbre du genre Canarium (photo Forest and Kim Starr, CC BY 2.0).

Mais ce qui était avantageux hier devient un sérieux handicap aujourd’hui ! Les lémuriens du genre Varecia, en danger critique d’extinction, sont désormais les derniers lémuriens frugivores assez grands pour consommer couramment ces fruits. S’ils disparaissent, les Canarium deviendront, comme bon nombre d’autres plantes malgaches, orphelines des partenaires qui autrefois les dispersaient. Leurs populations seraient alors condamnées à se recroqueviller lentement sur elles-mêmes, au risque de disparaître à leur tour.
Un lémurien du genre Varecia dans la réserve naturelle de Betampona, à Madagascar (photo Adam Britt, CC BY 3.0).


Référence : Federman S., Dornburg, A., Daly D. C., Downie, A., Perry H. P., Yoder A. D., Sargis E. J., Richard, A. F., Donoghue, M. J., Baden A. L. 2016 - “Implications of lemuriform extinctions for the Malagasy flora”, PNAS, sous presse (doi: 10.1073/pnas.1523825113).

Julien Grangier

mercredi 25 mai 2016

20_Gentille tortue et buglosse crépue











C’est le printemps en Corse, les Anciens sont déjà aux terrasses profitant du soleil léger et d’un entre-soi en sursis. Mais, comme dans toutes les régions qui dépendent majoritairement du tourisme, partout ailleurs, c’est la frénésie : on nettoie les vitrines, on repeint les façades et on brique les boules à facettes. Il faut que le décor soit prêt. La tension est palpable, les 322 120 humains qui vivent sur cette ile en verront passer, entre mai et septembre, plus de deux millions d’autres.

En pleine nature la tension n’est pas moindre, les naturalistes de tout poil s’activent. Pour de nombreuses espèces c’est la saison des amours et, pour eux, la saison des recensements. On en profite pour importer un peu de gypaète barbu par ici et exporter un peu de milan royal par là. On arrache les griffes de sorcière, on guette les tortues d’Hermann au sortir de leur couverture de feuilles, on tremble pour les fragiles limicoles. Ici, tout est plus difficile qu’ailleurs : l’insularité, la mosaïque de paysages, les 3 000 mètres de dénivelé, les 1 000 kilomètres de côte sont protégés par une poignée de femmes et d’hommes. En face, une armada de touristes souvent indifférents et de commerçants pas toujours coopérants. S’il est facile de les sensibiliser à la beauté altière d’un rapace de 3 m d’envergure ou au doux regard de la gentille mignonne tortue, il faut parfois âprement négocier de maigres carrés de sable aux petites plantes endémiques qui n’ont rien de “marketing”, ni l’allure ni le nom, comme la pauvre buglosse crépue.

Ce numéro mi-figue, mi-raisin, dans lequel nous souhaitions aborder à la fois des dangers qui menacent le littoral et ses étonnantes capacités de régénération est un hommage que je rends à ces infatigables naturalistes de terrain. Une fois bouclé ce numéro, je pourrais rejoindre les Anciens en terrasse tandis que mes amis continueront à suer sang et eau sur les pentes granitiques, affrontant la morsure des cistes secs, s’engouffrant dans les anciennes mines du Cap pour s’assurer du bien-être de la dernière portée de minioptères de Schreibers. Nous ne nous croiserons sans doute pas beaucoup pendant les beaux jours, sauf peut-être par hasard, si une chauve-souris ou un milan les amène vers chez moi. Je les verrai alors sortir tout crottés du maquis, brandissant un récepteur ou portant délicatement un oiseau juvénile fraichement bagué… et ils mentiront en disant qu’ils attendent l’hiver avec impatience.

Cécile Breton



Naturaliste en livrée printanière sortant du bois (cliché C. Breton).