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lundi 20 mai 2019

32_Aux anonymes






[…] Faut être bête comme l’homme l’est si souvent
Pour dire des choses aussi bêtes
Que bête comme ses pieds gai comme un pinson
Le pinson n’est pas gai
Il est seulement gai quand il est gai
Et triste quand il est triste ou ni gai ni triste
Est-ce qu’on sait ce que c’est un pinson
D’ailleurs il ne s’appelle pas réellement comme ça
C’est l’homme qui a appelé cet oiseau comme ça
Pinson pinson pinson pinson
Comme c’est curieux les noms […]

Dans ma maison,
Jacques Prévert





De grands yeux craintifs sous une paire d’oreilles démesurées, c’est d’abord ce qui a attiré mon regard chez le bouquiniste où je l’ai rencontré. Il posait sous un palmier tourmenté, tranquillement assis sur son derrière. Une pierre plate semblait avoir été déposée là, à sa seule attention, pour lui servir de piédestal. Sa parenté flagrante avec le renard du Petit Prince éveilla mon intérêt et je cherchai sitôt à connaitre son identité (dans le projet de l’apprivoiser). Malheureusement – et heureusement pour l’histoire – au-dessus de sa tête on ne lisait que : Tom. III. Pl. XIX pag. 148 et, à ses pieds : “L’Animal anonyme”. Autant dire que ma curiosité était à son paroxysme et que je repartis fissa avec lui, roulé sous le bras.
L’Animal anonyme” et non “animal anonyme”. Ce n’était pas un animal anonyme parmi d’autres, pas n’importe quel inconnu parmi des centaines d’inconnus, c’était celui-là, le seul, l’unique, qui était délibérément désigné comme ne portant pas de nom.



Contrairement à une opinion répandue, l'intérieur du kiwi n'est pas vert. On doit l'homonymie entre le fruit et l'oiseau à une sombre histoire de taxes douanières (Memoirs on the Extinct Wingless Birds of New Zealand de R. Owen, 1879, J. Erxleben/CC).

Suivons la piste de l’anonyme : cette planche reproduit l’une des 2000 illustrations de l’Histoire naturelle générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy, du comte de Buffon, dont les 36 volumes sont parus entre 1749 et 1789. Une entrée sans nom dans une telle encyclopédie tient de la pataphysique car elle en contredit le principe même ! Le travail d’un naturaliste n’inclut-il pas de donner des noms aux animaux qu’il rencontre ? En commentaire, Buffon écrit : « L’animal anonyme. Cet animal, dont nous ignorons le nom, et que nous appelons l’anonyme en attendant qu’on nous dise son nom, a quelques rapports avec le lièvre, et d’autres avec l’écureuil. » Doit-on blâmer Buffon pour sa paresse ou bien le féliciter pour sa prudence ? Au XVIIIe siècle, même le moins humble et le plus célèbre naturaliste du monde peut envisager qu’un autre ait pu nommer un animal sans qu’il en ait eu connaissance. En effet, Buffon ne connait cet animal que par la description amoureuse qu’en a fait le grand explorateur des sources du Nil : M. J. Bruce. « […] C’est un très-joli animal ; sa couleur est d’un blanc mêlé d’un peu de gris et de fauve clair ; l’intérieur des oreilles n’est nud que dans le milieu ; elles sont couvertes d’un petit poil brun mêlé de fauve, et garnies en dedans de grands poils blancs […] et tout le poil, tant du corps que de la queue, est très-doux au toucher. »

Les discussions seront vives entre Desmarest, Geoffroy Saint-Hilaire et même Cuvier sur la question de la parenté de l’anonyme qui balancera longtemps entre la hyène et le lapin, le genre Canis et le genre Vulpes sans trouver consensus si ce n’est sur la douceur de son poil. Aujourd’hui l’anonyme n’en est plus un, c’est un fennec, un petit renard, le plus petit canidé du monde… et sans doute le plus doux. On trouve aujourd’hui encore des traces de son histoire taxonomique tumultueuse dans le Littré, à l’entrée “Fennec” on lit : “dit anonyme par Buffon”. Oubliant tous les noms qu’il a pu porter on ne retient que celui qu’on ne lui a pas donné.



Pour ajouter à la confusion : une planche représentant l'animal en question juste avant sa sortie de l'anonymat. En haut, une reprise de la planche originale de Buffon et, en bas, un fennec (origine non identifiée, vers 1840).

Vous trouverez beaucoup d’êtres aux noms étranges dans ce numéro : un oiseau qui porte le nom d’un fruit (ou inversement), un arbre celui d’un militaire, un dragon insulaire, une hyène peinte… À l’heure où il ne restera bientôt de beaucoup d’espèces que leurs noms, tous ces noms nous parlent de la façon dont notre perception du vivant a évolué, comment ces animaux et ces plantes ont émergé dans notre histoire, comment nous nous les sommes parfois appropriés en les renommant. Ils nous rappellent aussi que des millions d’anonymes existent qui n’ont ni besoin de nous, ni de nom, pour vivre.
Dans son cadre, sous son verre, l’animal anonyme est préservé tant que je vivrai et qu’il m’évoquera tous les autres animaux sans nom, non seulement, mais aussi les sources du Nil, une panne dans le désert, les batailles taxonomiques enrobées de formules de politesse, le temps où l’on décrivait les animaux avec des adjectifs liés par un tiret comme “très-joli”.



Cécile Breton
Rédactrice en chef



samedi 23 février 2019

31_Pollen et poésie












Bourdons hirsutes et trapus, parfois minuscules, presque toujours énormes et couverts, comme les hommes primitifs, d'un informe sayon que cerclent des anneaux de cuivre ou de cinabre. Ils sont encore à demi barbares, violentent les calices, les déchirent s'ils résistent, et pénètrent sous les voiles satinés des corolles comme l'ours des cavernes entrerait sous la tente, toute de soie et de perles, d'une princesse byzantine. 

Maurice Maeterlinck, La vie des abeilles, 1901




Au purgatoire de l’art, les symbolistes prennent la poussière. Mouvement figuratif, allégorique, mystique, il a été le dernier râle de l’esprit d’un siècle qui s’éteignait : le XIXe Les symbolistes exaltaient le “monde de l’esprit” et peuplaient leurs œuvres de femmes désincarnées et sensuelles flanquées d’un fouillis de personnages et de monstres issus du théâtre shakespearien, des mythes germaniques, gréco-romains ou bibliques. Ils revendiquaient la part du rêve en réaction au décor cru des cheminots et des mineurs dépeint par les naturalistes.
Soigneusement maintenus au ban de l’histoire de l’art par ceux qui disent ce qu’il est bon de trouver beau, le petit peuple des galeristes et des marchands d’art, ils n’étaient plus que les ancêtres honteux du surréalisme.
Heureusement tout ce qui a été un temps “ringard” devient un jour “classique” et ce qui a été hier expulsé des galeries du Ve arrondissement finira demain sur les cimaises du Grand Palais. C’est ainsi que la femme de Fernand Khnopff et l’araignée d’Odilon Redon sont récemment réapparues… à mon grand soulagement, car j’en ai soupé des impressionnistes (même si je ne serais pas aussi péremptoire qu’Odilon Redon qui les disait “bas de plafond”).


Si, en France, le mouvement ne survivra que péniblement au tournant du siècle, il restera florissant au début XXe en Belgique, notamment grâce à des poètes comme Émile Verhaeren et Maurice Maeterlinck, un prix Nobel de littérature oublié. Curieusement pour un poète, un des livres qui lui ouvrit les portes du panthéon s’intitulait La vie des abeilles. C’est bien là que je voulais en venir.

L'artiste et activiste Vincent van Volkmer à la Berlin Art Week en 2017 (cliché H. Keller/CC).


Si Albert Einstein ne s’est jamais intéressé un tant soit peu aux abeilles malgré la citation qu’un ingénieux syndicat d’apiculteurs lui a attribuée : « Si l’abeille disparaissait de la surface du globe, etc. », Maurice Maeterlinck lui, oui ! Même si le poète n’avait pas plus de compétences que le physicien pour aborder scientifiquement le sujet, ni aucune ambition de le faire d’ailleurs, son récit prend néanmoins sa source dans quelques observations – dilettantes. Il faut lire La vie des abeilles, car si vous êtes sensible à la poésie fin de siècle, c’est troublant de beauté et si vous être biologiste ça vous fera marrer. C’est un magistral exemple d’anthropomorphisme assumé, enlevé, émerveillé et confit de jugements de valeur. Maeterlinck y exalte le sacrifice de la reine donnant le jour à ses futures rivales, juge que « la cellule hexagonale, y atteint à tous les points de vue la perfection absolue » et pleure le cruel gâchis de mâles. Certains s’en sortent moins bien, comme les bourdons, cités en exergue… mais avec quel panache ! Au long de ces lignes échevelées, le poète tente de saisir l’“esprit de la ruche” dans lequel il traque le mystère de l’humanité. Il s’y admire et s’y juge.
Mais comment ne pas suivre un peu son chemin car, même si elles piquent un peu – malgré ce qu’affirme page 38 Bruno Corbara que l’amour aveugle –, elles collectionnent les vertus : sociales, intelligentes, bosseuses… et “trop kawaii*” avec leur petit abdomen rayé, leurs grands yeux ovales et leur fourrure veloutée. Ne pouvons-nous pas apprendre quelque chose d’elles, sans tomber dans l’extrémisme symboliste mais en pratiquant un anthropomorphisme lucide et mesuré ?


Amegilla cingulata, grand prix de l'espèce la plus kawaii décerné par la rédaction d'Espèces (cliché J. Niland/CC).

N’y a-t-il pas des brouettes d’autres bonnes raisons de les protéger que leurs statistiques de rendement à la pollinisation ou les bienfaits de la gelée royale sur notre peau ? Des raisons gratuites : leur ingéniosité et leur beauté, par exemple, qui inspirèrent tant de poètes et d’artistes. Hier muses bucoliques du printemps, c’est aujourd’hui le grand danger qui pèse sur elles qui inspire un Vincent van Volkmer – qui peint en jaune et noir et s’habille comme elles –, ou un Ren Ri – qui leur fait faire des sculptures à l’intérieur des siennes.

Quels que soient les moyens, faisons en sorte que, pour toujours, comme l’écrivait si bien Émile Verhaeren en 1896 « […] comme des bulles légères, mille abeilles. Sur des grappes d’argent vibrent au long des treilles… » 


Cécile Breton
Rédactrice en chef

samedi 17 novembre 2018

30_È pericoloso sporgersi














Le 4 février 1912, Franz Reichelt, tailleur pour dames, juché sur un tabouret lui-même en équilibre sur une table, se penche au-dessus de la balustrade du premier étage de la tour Eiffel. Il a 33 ans et il fait froid.
À une date indéterminée, un oison bernache nonnette allonge son cou à l’aplomb d’une falaise perdue de l’Arctique. Il est né il y a quelques jours et il fait froid.Après avoir paradé un instant, l’homme ouvre les bras et un étrange costume se déploie lourdement autour de lui. Sans autre forme de procès, l’oisillon duveteux étire ses deux petits moignons en piaillant.Tous deux hésitent… puis finalement s’élancent. En poussant sur ses courtes pattes, la petite oie se projette le plus loin possible de la paroi. Franz Reichelt se laisse tomber comme une pierre à la verticale de la balustrade. L’oisillon stabilise sa trajectoire un moment, les membres tendus à l’extrême, puis heurte la falaise pour rebondir plusieurs fois : la chute est interminable, le spectateur crispe les mâchoires, l’issue fatale ne fait pas le moindre doute. En quelques secondes, suivant une trajectoire parfaitement rectiligne, l’inventeur s’écrase 60 mètres plus bas. Le public est médusé, la brièveté de la chute ne lui a pas laissé le temps d’espérer un autre dénouement. Comme par miracle, finalement arrêté par un ressaut plus de 120 m plus bas, l’oison s’ébroue entre ses parents, étourdi mais vivant. Des hommes en haut-de-forme mesurent la profondeur du trou laissé par l’impact du corps de l’inventeur qui ne se relèvera plus. L’homme avait convoqué les journalistes, pas l’oiseau, mais tous deux ont été filmés.




Quelle “morale” tirer de ces deux histoires ? Faut-il s’extasier de l’extraordinaire résistance de cette petite chose duveteuse et se moquer de l’entreprise insensée de l’homme-oiseau ? Ou bien faut-il y voir le sacrifice d’un inventeur au profit d’autres vies (il cherchait à mettre au point un parachute pour les aviateurs) et, dans l’oiseau miraculé, l’un des aspects les plus cruels de la sélection naturelle (c’est la nourriture dont le privent désormais ses parents qui pousse le petit à tenter un vol qu’interdisent son duvet et ses trop courtes ailes) ? Fâcheux dilemme.

Notre interprétation du monde suit toujours nos idées préconçues et l’une des pentes naturelles les plus glissantes de notre esprit est notre propension à tout simplifier pour tout catégoriser, tout opposer. En ces temps troublés où la planète s’effondre sur elle-même, il est plutôt de bon ton de vilipender l’humanité et de ne voir, dans ses inventions, que sa volonté de soumettre ce monde à son petit confort personnel. C’est vrai, l’humanité fait cela, mais pas seulement. À ceux qui ne voient dans l’homme que le cancer de la planète, je souhaite d’entrevoir combien est délétère cette position manichéenne (et schizophrène). À ceux qui pensent que nous sommes les maitres du monde et qu’il se pliera à notre volonté, je souhaite qu’ils puissent (enfin) ouvrir les yeux sur les faits.




Tentons de conserver un peu de bienveillance pour notre propre espèce à défaut de quoi tout mourra autour de nous pendant que nous nous frapperons encore la poitrine en scandant « c’est ma très grande faute ». Souvenons-nous qu’il n’y a pas que l’orgueil qui a poussé le tailleur à tenter ce saut hasardeux, mais aussi la curiosité et la volonté de sauver des vies. C’est peut-être grâce à ce trait, très développé chez Homo sapiens, que nous n’avons pas à faire subir une épreuve mortelle à nos enfants pour choisir lequel d’entre eux aura le droit de vivre.

C’est à cette curiosité, que vous devez de tenir les cent somptueuses pages de cette merveilleuse revue… et à mon orgueil que vous devez ces superlatifs. C’est bien à elle aussi que vous devez les voyages arctiques de Jean-Pierre Sylvestre à la poursuite d’un animal fabuleux, le plus étrange cétacé de la planète. Alors, pour éviter la chute mortelle, il faut rejeter les jugements trop simplistes, aimer les ingénieurs et les oiseaux et user à bon escient de notre besoin de savoir, d’inventer et de construire. 


Cécile Breton
Rédactrice en chef

jeudi 23 août 2018

29_Les champignons sont fantastiques














Sur les forums tintinophiles on s’interroge : Pourquoi dans L'étoile mystérieuse, les champignons explosent-ils ?
Pour ceux dont la collection des aventures de Tintin et Milou prendrait la poussière, voici le “pitch” de cet album culte : il s’agit de retrouver un fragment d’aérolithe tombé en Arctique et composé d’un mystérieux métal que le professeur Calys a, sans surprise, baptisé “calystène”. Une expédition scientifique est donc organisée qui réunit six savants parmi les plus sérieux sous la houlette de l’astronome addict aux caramels mous. Bien entendu, notre téméraire reporter cynophile apportera une contribution décisive à la réussite de l’entreprise, comme d’habitude.

Sur la couverture, Tintin et Milou, stupéfaits, voient surgir à leurs pieds un énorme champignon rouge et blanc. On comprend aisément leur surprise lorsque, en ouvrant l’album, on apprend que tout être vivant, dès qu’il a posé le pied (les spores ou les pattes) sur cette ile-météorite, grandit de façon spectaculaire (à l’exception de nos deux héros qui savent raison garder). Mais, comme si justement remarqué par le sagace internaute cité plus haut, seuls les champignons semblent mal le supporter et… explosent. Sur le forum, les hypothèses vont bon train : Hergé n’aurait-il pas voulu dénoncer les catastrophes d’Hiroshima et Nagasaki ? La théorie semble d’abord séduire plus d’un exégète jusqu’à ce que l’un d’eux, plus historien que les autres, rappelle que les champignons n’ont pas connu de notoriété atomique avant le 6 aout 1945. L’étoile mystérieuse a en effet été publié en 1942 alors que la première photo rendue publique de champignon atomique date d’aout 1945 : il ne s’agissait d’ailleurs pas d’une photo de “l’exploit” japonais des Américains, mais d’un essai effectué dans le cadre du projet Manhattan, quelque temps auparavant.


"Ce n'est qu'une forêt de champignons" dit-il. Chez Jules Verne, on trouve les champignons géants au centre de la Terre et non dans L'Ile mystérieuse. Ils ne poussent pas plus sur L'Ile noire d'Hergé que sur l'étoile noire de Georges Lucas (illustration d'Édouard Riou pour le Voyage au centre de la Terre de Jules Verne).

Mais quelle hypothèse séduisante ! Le projet Manhattan est lancé en 1942 et, si vous scrutez attentivement la photo du congrès Solvay de physique en 1927 vous trouverez certainement parmi ces savants en col dur, d’étonnantes ressemblances avec ceux embarqués à bord de l’Aurore commandé par le capitaine Haddock. En posant les lunettes d’Erwin Schrödinger sur le nez de Louis de Broglie, vous obtenez, sans négociation possible, le professeur Pedro Joãs Dos Santos qui – je vous le donne en mille –, est le physicien de l’expédition tintinesque. Le grand Auguste Piccard qui inspira plus tard Tryphon Tournesol ne surplombe-t-il pas (en haut à gauche) l’assemblée ? Je suis prête à jurer – sans pouvoir le vérifier, car j’ai un éditorial à écrire – qu’en intervertissant les parties anatomiques et les panoplies des participants à ce congrès (qui s’est tenu – tenez-vous bien – à Bruxelles), on arrive à reconstituer les six savants dessinés par Hergé. Il faudra néanmoins faire exception de Marie Curie, car – et là encore c’est troublant – il n’y a pas plus de femmes dans Tintin qu’il n’y en a dans les congrès de physique en 1927. Si j’ajoute à cela que les champignons ont la réputation de stocker les radiations et qu’il est de notoriété publique que celles-ci provoquent des mutations spectaculaires sur le vivant, je peux légitimement supposer, sans ciller, que L’étoile mystérieuse est une œuvre visionnaire qui n’a rien à envier à celle de Nostradamus. J’obtiens ainsi sans trop d’effort une théorie parfaitement fumeuse et vaguement complotiste qui demandera, en revanche, beaucoup d’efforts aux gens raisonnables qui voudront la démonter.
Mais peut-être suffirait-il de dire qu’avec cet album publié sous l’Occupation et mettant en scène des savants majoritairement ressortissants de pays neutres, Hergé marchait sur des œufs. C’est sans doute pour cette raison qu’il envoie prudemment Tintin cueillir des champignons en Arctique. Certainement plus expert en mycologie qu’en physique nucléaire Hergé fait exploser les champignons comme le font naturellement les vesses-de-loup.



Participants au Congrès Solvay de physique en 1927. 

De gauche à droite : au dernier rang Auguste Piccard est en première position, Erwin Schrödinger à la 6e. Au deuxième rang Louis-Victor de Broglie est le 7e et inutile de situer Marie Curie et Albert Einstein au premier plan (cliché B. Couprie).



Mais j’aime cet album qui a quelque chose de plus que les autres. Premier épisode imprimé en couleur, il nous plonge immédiatement dans une atmosphère onirique. Le personnage qui déambule dans les rues aux premières pages, vêtu d’un drap de lit, frappant un gong en criant « C’est la fin du monde ! » alors qu’apparait la météorite dans le ciel, est pour moi l’holotype du gourou, du marchand de peur qu’il me semble dénoncer. Pas étonnant que les champignons trouvent leur place dans cette fable fantastique et scientifique, comme ils ont trouvé une place au centre de la Terre, sous forme de forêts fabuleuses, dans l’œuvre de Jules Verne.

Avec leurs apparitions et disparitions fulgurantes, leur formes extraordinaires mi-animales, mi-végétales, leur endurance, leurs associations multiples avec les autres espèces, leurs gigantesques parties cryptiques… les champignons nous prouvent, tous les jours, et scientifiquement, qu’ils sont invraisemblables. 





Cécile Breton
Rédactrice en chef

mercredi 23 mai 2018

28_Les SVT, ça sert à rien !


« On a le sentiment qu’au ministère il y a des gens qui n’ont qu’une connaissance superficielle de la science et qui en sont restés à une vision des sciences naturelles des années cinquante. Mais aujourd’hui, les SVT, ce n’est plus la chasse aux papillons ! »
Serge Lacassie, président de l’Association des professeurs de biologie et de géologie 
(Interview du 19 avril 2018,(Sciences et Avenir)









Au siècle dernier, au lycée, j’avais un prof de bio très sympa, si sympa qu’il avait été surnommé “Nounours”. Je me souviens très bien de ce monsieur au visage poupin barré d’une moustache et de ses éternels pantalons de velours côtelé maculés de craie. La peine bienveillante qu’il prenait à nous expliquer la méiose (et le maigre coefficient de sa discipline au BAC) lui évitait nos moqueries. Notre souffre-douleur, c’était la prof d’éco, dite “la belette”.

Je m’interroge aujourd’hui sur la fréquence des références zoologiques dans les sobriquets de mes professeurs, tout autant que sur mon manque d’intérêt pour l’enseignement des sciences de la vie et de la Terre. J’ai toujours aimé les sciences et les bêtes, mais, à cette époque, ma passion pour le dessin surpassait en force toutes les autres. Je m’adonnais donc sans retenue à ce vice qui avait le double avantage de faire passer plus rapidement les heures de cours tout en m’assurant une certaine notoriété. « Dessine-moi Nounours ! ».

Je dois néanmoins constater – sans pouvoir l’expliquer – que mon cerveau d’Homo sapiens juvénile ne percevait pas l’évidence du lien existant entre les SVT et les animaux. Ou peut-être avais-je de la peine à m’identifier à un type en veste à poches, battant la campagne moustache au vent, ponctuant sa course folle d’arrêts intempestifs pour observer, l’œil humide d’émotion, une bestiole sans intérêt…

Gravure humoristique de J.-J. Granville intitulée Que dites-vous de la chasse aux papillons ?
(Vie privée et publique des animaux, 1867).

Est-ce cette image d’Épinal qui masque à nos dirigeants d’aujourd’hui – pourtant sortis depuis longtemps de l’adolescence – le rapport criant qui relie les questions environnementales aux SVT ? Le moustachu est-il responsable de la quasi-absence des SVT dans le nouveau programme de nos lycéens ? Pas seulement. Car l’image de ces disciplines subit une double peine : non seulement elles seraient pratiquées par des professeurs Tournesol, mais, en plus, ce sont des sciences. Et la France est une patrie de lettrés : les intellectuels français sont philosophes, sociologues, historiens… ils ne dissèquent pas de grenouilles ! Alors place aux “humanités” ! Les ouragans peuvent dévaster les continents, les oiseaux disparaitre et les poubelles s’accumuler… qu’importe ! Seule l’étude de nous-mêmes nous sauvera de l’orage à venir.

Autre nouvelle inquiétante, dans le chaos des nouveaux programmes émerge une discipline énigmatique : il ne s’agit plus des sciences humaines, mais des “humanités numériques et scientifiques” qui, selon le ministère de l’Éducation nationale, donneront « à tous les lycéens les connaissances indispensables pour vivre et agir dans le XXIe siècle en approfondissant les compétences numériques de l’élève ainsi que sa compréhension des grandes transformations scientifiques et technologiques de notre temps (bioéthique, transition écologique, etc.) » Si certains y voient une dernière chance d’y enseigner un soupçon de sciences naturelles, d’autres, dont je suis, y voient surtout une méconnaissance de l’objet des sciences et une nouvelle façon de nous replacer au centre de l’univers, au-dessus de la mêlée animale.
Mais quel mode de pensée prépare le mieux à affronter les mutations techniques et idéologiques de demain si ce n’est ce que l’on appelle la “méthode scientifique” ? C’est bien elle qui nous apprend à regarder les choses en face, à nous méfier de nous-même et à vérifier les informations que nous recevons. Est-ce que quelques bases en biologie ne seraient pas salutaires pour discerner ce qui est profitable à notre santé ? Combien faudra-t-il d’alertes sur l'effondrement de la biodiversité pour qu’enfin on comprenne que la science n’est pas l’ennemi, pas plus que le médecin n’est l’ennemi du patient auquel il diagnostique une maladie. Est-ce que l’on confondra encore et toujours les sciences et ce que l’on en fait : des techniques ?

Face à l’urgence de la situation je propose donc, solennellement, de revoir radicalement la phylogénie et de faire des sciences humaines une sous-catégorie des sciences de la vie puisque nous ne sommes qu’une sous-catégorie du vivant. C.Q.F.D.

Mais, pour l’instant, enfilons notre veste à poches et lissons notre moustache pour nous livrer sans remords et sans complexe à une activité tout aussi inutile que le dessin et aussi salissante que la dissection des grenouilles : l’étude d’animaux morts depuis très longtemps, de phénomènes climatiques qui ne nous menacent plus et d’iles devenues montagnes. Bien conscients que les SVT, “ça sert à rien” puisque ce qui est arrivé hier n’est d’aucun enseignement sur ce que nous réserve l’avenir.




Vladimir Nabokov n’eut pas à choisir entre ses différentes passions, la littérature, les lépidoptères et le dessin. À l’un de ses étudiants s’inquiétant de ses résultats d’examen il répondit « La vie est belle, la vie est triste, c’est tout ce que vous devez savoir » (dessins de W. Nabokov/New York Public Library).





Cécile Breton
Rédactrice en chef