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mercredi 27 novembre 2019

34_Le tribunal des animaux












Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Les animaux malades de la peste, Jean de La Fontaine








Ni un Dupond-Moretti, ni un Vergès ne se risquerait à prendre la défense du moustique ! On le vilipende, on l’écrase, on le gaze sans remords et, dans les médias où les palmarès des “animaux les plus dangereux de la planète” font florès, il trône toujours au sommet du podium avec son triste record : plus de 700 000 morts par an. Si nous devions juger les accusés de ces “tops ten” avec les lois qui régissent les sociétés humaines, nous pourrions les répartir en plusieurs catégories.

D’abord, il y a ceux qui, comme le moustique, sont des vecteurs de maladie. Ceux-là agissent probablement à leur insu ; on ne peut donc pas les soupçonner d’homicide volontaire… d’autant qu’ils n’en tirent aucun avantage personnel. Dans cette catégorie on trouve le chien avec la rage, la mouche tsé-tsé avec sa maladie du sommeil et le triatome, une charmante punaise qui transmet la maladie de Chagas. Ensuite, il y a les parasites qui, eux, ont un mobile, vivre : ce sont principalement des vers intestinaux (bon appétit), comme l’ascaris et le ténia. On retrouve parfois sur le banc des accusés un escargot d’eau douce, dont le cas est difficile à juger car c’est le parasite qu’il transmet à l’homme et non l’escargot lui-même qui tue (en deuxième instance on le placera dans la première catégorie). Enfin, il y a les vrais assassins, les bouchers, ceux qui mettent les “mains” dans le cambouis, qui déchirent et déchiquètent, ne reculant ni devant le sang ni devant les cris et les larmes. Parmi les plus incompétents, on trouve le requin, aussi impressionnant qu’inefficace : moins de 10 morts par an. Ensuite le loup, qui, avec ses hululements lugubres, est un autre champion de l’esbroufe sans pour autant être tellement plus meurtrier. Le lion se hisse au-dessus de la vingtaine (en comptant les braconniers). Dents pointues ou griffes sont inutiles pour atteindre la centaine, le volume suffit, avec l’éléphant et l’hippopotame. Loin devant, le crocodile soutient mieux ce qu’il avance avec un millier d’en-cas par an ; il est précédé du serpent, qui passe la barre des 100 000 avec élégance et sans effusion de sang. Un score encore éloigné de celui qui n’a ni dents acérées, ni venin, ni aucune capacité à parasiter un intestin, l’homme : plus de 400 000 morts. Ne me demandez pas comment on parvient à ce chiffre ou si les morts par transmission des virus ont été comptabilisés. Mystère ! Dans tous les cas, nous sommes les champions toutes catégories : l’homme est un homme pour l’homme.


Dans le monde de Jean de La Fontaine, les condamnés sont les moins coupables
(illustration de Gustave Doré pour Les animaux malades de la peste). 


Difficile de deviner les intentions de tous ces criminels. Chaque cas devrait être examiné séparément, mais je pense pouvoir dire sans me tromper que leurs mobiles se répartissent principalement entre le petit creux et la légitime défense. La majorité de ces homicides étant commis sans préméditation, leurs auteurs ne sont que des meurtriers et non des assassins. Le seul assassin potentiel de la planète, c’est encore nous, et ce n’est point vanité si l’on pense au peu de moyens dont nous disposions “au départ”. 
Mais trêve de gloriole, revenons au sujet. Parce qu’ils comparent des faits incomparables, ces palmarès sont très injustes. On accuse parfois le vecteur, parfois le parasite transmis. Les virus sont innocentés d’office sous prétexte qu’ils ne sont pas des animaux, ni même des êtres vivants. On ne trouve nulle trace des bactéries pathogènes qui rendraient cette liste bien longue, sans doute pour la même partiale raison.


Dans le monde idéal de Benjamin Rabier, personne n'est jugé et il n'y a pas de meurtriers.

Vous pensez sans doute que cette dialectique (au second degré*) est stérile. Certes, mais pas tout à fait. Souvent le véritable coupable pointe du doigt un plus petit, plus énervant et moins avenant que lui et, toujours, on juge trop rapidement les crimes en oubliant la suite d’évènements et de contingences qui ont mené leurs auteurs à ces extrémités. Changement global, surpopulation, multiplications des petites réserves d’eau accueillantes : si le moustique est aujourd’hui l’animal non humain le plus meurtrier de la planète, c’est peut-être un peu grâce à l’animal le plus meurtrier de la planète.

* Second degré : nos lecteurs auront bien compris que je ne tire aucune vanité du fait d’appartenir à l’espèce la plus meurtrière du monde, même si je n’ai personnellement rien à me reprocher… à ce jour. 



Cécile Breton
Rédactrice en chef

jeudi 22 août 2019

33_Les chats sont-ils fous ?






— « D’abord, » dit le Chat, « un chien n’est pas fou ; vous convenez de cela. »
— « Je le suppose » dit Alice.
— « Eh bien ! » continua le Chat, « un chien grogne quand il se fâche, et remue la queue lorsqu’il est content. Or, moi, je grogne quand je suis content, et je remue la queue quand je me fâche. Donc je suis fou. »







Je n’ai pas appris à lire le chat. Rien ne résume mieux la bouffée de confusion qui m’envahit lorsqu’apparait un chat que ce dialogue d’Alice au pays des merveilles. Je n’irai pas jusqu’à dire, comme le Chat du Cheshire parlant de sa propre espèce, qu’ils sont fous, mais ce sont pour moi des êtres irrationnels ou, pour le moins, d’une rationalité qui n’est pas la mienne ! Cela ne m’empêche aucunement de les admirer pour leur élégance, leur agilité et leurs yeux pailletés… mais à distance de peur qu’un quiproquo ne surgisse entre nous.


Pour en arriver à cette conclusion, le chat du Cheshire postule que les chiens sont sains d’esprit, mais il est permis d’en douter ! Encore une fois, il y a autant de façons de percevoir les choses, et les bêtes, que d’humains sur cette Terre. Nos expériences, nos connaissances façonnent sans cesse le monde qui nous entoure et les limites de notre cerveau font le reste. Mais il y a certaines règles communes à (presque) toute humanité et que les sciences ont nommé “biais cognitifs”. Personne ne leur échappe car ils sont le résultat de processus évolutifs et sociaux qui ont été (et sont parfois toujours) favorables à notre espèce. Malheureusement, notre espèce se prend souvent les pieds dedans.

Le chat du Cheshire (ou de Chester) peut apparaitre et disparaitre à volonté, comme tous les chats (illustration de John Tenniel pour Alice au pays des merveilles, 1869).

Par exemple, “l’appel à l’ancienneté” rendra plus rassurant un remède utilisé depuis des siècles, et son pendant “l’argument de la nouveauté”, nous fera préférer tout ce qui a été récemment mis au point. “L’appel à la nature” nous donne l’illusion que tout ce qui vient de la nature est beau et bon pour l’homme. Pour notre intuition, les solutions simples sont toujours les meilleures, mais se révèlent souvent être les plus inexactes.

Combien d’entre vous ont conclu, après cette introduction, que je n’aimais pas les chats ? Ce n’est pas ce que j’ai dit pourtant. Peut-être même, si vous les aimez, en avez-vous conclu que j’étais déstabilisée par leur indépendance et leur subtilité et que cela frustrait mon besoin viscéral de domination que seul un chien permet d’exercer (on voit de tout sur les réseaux). On ne compte plus les exemples de grands artistes ou d’écrivains amoureux des chats non ? Colette, Baudelaire, Perec, Dutronc… 
Si c’est le cas, vous avez été victime de plusieurs biais (et quand je dis “vous”, cela aurait tout autant pu être moi) dont l’un des plus puissants : l’erreur fondamentale d’attribution. Elle consiste à négliger les aspects contextuels dans l’interprétation d’un comportement et à surestimer les explications liées à la “nature” de l’individu. Si vous avez interprété mes réactions face aux chats comme étant un trait de ma personnalité (cause interne) vous avez omis d’autres causes qui pourraient être, par exemple, le fait que je n’ai jamais eu l’occasion de vivre avec des chats ou que j’ai été attaquée par un chat (causes externes). Pour juger le comportement d’une personne, nous ne nous interrogerons pas sur les évènements qui ont pu l’amener à agir, nous considérons que ce qu’elle fait est une conséquence de ce qu’elle est. Plus largement, “l’erreur ultime d’attribution” nous amène à appliquer cette erreur à un groupe entier : la couleur de sa peau, sa profession, son âge ou ses choix vestimentaires expliquent alors les paroles, les actes et les intentions de l’autre.
C’est ainsi que nait le racisme, mais c’est aussi ce qui fait la cohésion d’une société en nous permettant d’identifier rapidement l’autre comme appartenant à notre clan… même pour de mauvaises raisons. Ce bon vieux copain, le “biais de confirmation” qui consiste à omettre inconsciemment les informations qui iraient à l’encontre de nos convictions, emballe tout cela dans une moelleuse apparence de logique. Dans le cas qui nous intéresse, il nous fait oublier qu’il n’y a pas que les poètes qui vouent un culte à Bastet, mais aussi de féroces hommes de pouvoir comme Richelieu : “L’homme aux quatorze chats” avait nommé sa préférée “Soumise”.

Le cardinal de Richelieu ne dominait pas que les chats, mais aussi le jeune Louis XIII (ici à genoux devant le cardinal). Illustration de Jacques Onfroy de Bréville (dit Job) paru dans Jouons à l'histoire !, 1933.

Les biais sont les premiers ennemis des sciences comme de tous ceux qui traitent l’information et souhaitent rester les plus objectifs possible. Agissant sournoisement dans l’ombre au cœur même de nos raisonnements, ils imposent d’être sans cesse en éveil, de nous méfier de nous-mêmes, de nous interroger perpétuellement sur ce qui nous anime et nous motive… bref, de vivre dans un perpétuel inconfort.



Cécile Breton
Rédactrice en chef




lundi 20 mai 2019

32_Aux anonymes






[…] Faut être bête comme l’homme l’est si souvent
Pour dire des choses aussi bêtes
Que bête comme ses pieds gai comme un pinson
Le pinson n’est pas gai
Il est seulement gai quand il est gai
Et triste quand il est triste ou ni gai ni triste
Est-ce qu’on sait ce que c’est un pinson
D’ailleurs il ne s’appelle pas réellement comme ça
C’est l’homme qui a appelé cet oiseau comme ça
Pinson pinson pinson pinson
Comme c’est curieux les noms […]

Dans ma maison,
Jacques Prévert





De grands yeux craintifs sous une paire d’oreilles démesurées, c’est d’abord ce qui a attiré mon regard chez le bouquiniste où je l’ai rencontré. Il posait sous un palmier tourmenté, tranquillement assis sur son derrière. Une pierre plate semblait avoir été déposée là, à sa seule attention, pour lui servir de piédestal. Sa parenté flagrante avec le renard du Petit Prince éveilla mon intérêt et je cherchai sitôt à connaitre son identité (dans le projet de l’apprivoiser). Malheureusement – et heureusement pour l’histoire – au-dessus de sa tête on ne lisait que : Tom. III. Pl. XIX pag. 148 et, à ses pieds : “L’Animal anonyme”. Autant dire que ma curiosité était à son paroxysme et que je repartis fissa avec lui, roulé sous le bras.
L’Animal anonyme” et non “animal anonyme”. Ce n’était pas un animal anonyme parmi d’autres, pas n’importe quel inconnu parmi des centaines d’inconnus, c’était celui-là, le seul, l’unique, qui était délibérément désigné comme ne portant pas de nom.



Contrairement à une opinion répandue, l'intérieur du kiwi n'est pas vert. On doit l'homonymie entre le fruit et l'oiseau à une sombre histoire de taxes douanières (Memoirs on the Extinct Wingless Birds of New Zealand de R. Owen, 1879, J. Erxleben/CC).

Suivons la piste de l’anonyme : cette planche reproduit l’une des 2000 illustrations de l’Histoire naturelle générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy, du comte de Buffon, dont les 36 volumes sont parus entre 1749 et 1789. Une entrée sans nom dans une telle encyclopédie tient de la pataphysique car elle en contredit le principe même ! Le travail d’un naturaliste n’inclut-il pas de donner des noms aux animaux qu’il rencontre ? En commentaire, Buffon écrit : « L’animal anonyme. Cet animal, dont nous ignorons le nom, et que nous appelons l’anonyme en attendant qu’on nous dise son nom, a quelques rapports avec le lièvre, et d’autres avec l’écureuil. » Doit-on blâmer Buffon pour sa paresse ou bien le féliciter pour sa prudence ? Au XVIIIe siècle, même le moins humble et le plus célèbre naturaliste du monde peut envisager qu’un autre ait pu nommer un animal sans qu’il en ait eu connaissance. En effet, Buffon ne connait cet animal que par la description amoureuse qu’en a fait le grand explorateur des sources du Nil : M. J. Bruce. « […] C’est un très-joli animal ; sa couleur est d’un blanc mêlé d’un peu de gris et de fauve clair ; l’intérieur des oreilles n’est nud que dans le milieu ; elles sont couvertes d’un petit poil brun mêlé de fauve, et garnies en dedans de grands poils blancs […] et tout le poil, tant du corps que de la queue, est très-doux au toucher. »

Les discussions seront vives entre Desmarest, Geoffroy Saint-Hilaire et même Cuvier sur la question de la parenté de l’anonyme qui balancera longtemps entre la hyène et le lapin, le genre Canis et le genre Vulpes sans trouver consensus si ce n’est sur la douceur de son poil. Aujourd’hui l’anonyme n’en est plus un, c’est un fennec, un petit renard, le plus petit canidé du monde… et sans doute le plus doux. On trouve aujourd’hui encore des traces de son histoire taxonomique tumultueuse dans le Littré, à l’entrée “Fennec” on lit : “dit anonyme par Buffon”. Oubliant tous les noms qu’il a pu porter on ne retient que celui qu’on ne lui a pas donné.



Pour ajouter à la confusion : une planche représentant l'animal en question juste avant sa sortie de l'anonymat. En haut, une reprise de la planche originale de Buffon et, en bas, un fennec (origine non identifiée, vers 1840).

Vous trouverez beaucoup d’êtres aux noms étranges dans ce numéro : un oiseau qui porte le nom d’un fruit (ou inversement), un arbre celui d’un militaire, un dragon insulaire, une hyène peinte… À l’heure où il ne restera bientôt de beaucoup d’espèces que leurs noms, tous ces noms nous parlent de la façon dont notre perception du vivant a évolué, comment ces animaux et ces plantes ont émergé dans notre histoire, comment nous nous les sommes parfois appropriés en les renommant. Ils nous rappellent aussi que des millions d’anonymes existent qui n’ont ni besoin de nous, ni de nom, pour vivre.
Dans son cadre, sous son verre, l’animal anonyme est préservé tant que je vivrai et qu’il m’évoquera tous les autres animaux sans nom, non seulement, mais aussi les sources du Nil, une panne dans le désert, les batailles taxonomiques enrobées de formules de politesse, le temps où l’on décrivait les animaux avec des adjectifs liés par un tiret comme “très-joli”.



Cécile Breton
Rédactrice en chef



samedi 23 février 2019

31_Pollen et poésie












Bourdons hirsutes et trapus, parfois minuscules, presque toujours énormes et couverts, comme les hommes primitifs, d'un informe sayon que cerclent des anneaux de cuivre ou de cinabre. Ils sont encore à demi barbares, violentent les calices, les déchirent s'ils résistent, et pénètrent sous les voiles satinés des corolles comme l'ours des cavernes entrerait sous la tente, toute de soie et de perles, d'une princesse byzantine. 

Maurice Maeterlinck, La vie des abeilles, 1901




Au purgatoire de l’art, les symbolistes prennent la poussière. Mouvement figuratif, allégorique, mystique, il a été le dernier râle de l’esprit d’un siècle qui s’éteignait : le XIXe Les symbolistes exaltaient le “monde de l’esprit” et peuplaient leurs œuvres de femmes désincarnées et sensuelles flanquées d’un fouillis de personnages et de monstres issus du théâtre shakespearien, des mythes germaniques, gréco-romains ou bibliques. Ils revendiquaient la part du rêve en réaction au décor cru des cheminots et des mineurs dépeint par les naturalistes.
Soigneusement maintenus au ban de l’histoire de l’art par ceux qui disent ce qu’il est bon de trouver beau, le petit peuple des galeristes et des marchands d’art, ils n’étaient plus que les ancêtres honteux du surréalisme.
Heureusement tout ce qui a été un temps “ringard” devient un jour “classique” et ce qui a été hier expulsé des galeries du Ve arrondissement finira demain sur les cimaises du Grand Palais. C’est ainsi que la femme de Fernand Khnopff et l’araignée d’Odilon Redon sont récemment réapparues… à mon grand soulagement, car j’en ai soupé des impressionnistes (même si je ne serais pas aussi péremptoire qu’Odilon Redon qui les disait “bas de plafond”).


Si, en France, le mouvement ne survivra que péniblement au tournant du siècle, il restera florissant au début XXe en Belgique, notamment grâce à des poètes comme Émile Verhaeren et Maurice Maeterlinck, un prix Nobel de littérature oublié. Curieusement pour un poète, un des livres qui lui ouvrit les portes du panthéon s’intitulait La vie des abeilles. C’est bien là que je voulais en venir.

L'artiste et activiste Vincent van Volkmer à la Berlin Art Week en 2017 (cliché H. Keller/CC).


Si Albert Einstein ne s’est jamais intéressé un tant soit peu aux abeilles malgré la citation qu’un ingénieux syndicat d’apiculteurs lui a attribuée : « Si l’abeille disparaissait de la surface du globe, etc. », Maurice Maeterlinck lui, oui ! Même si le poète n’avait pas plus de compétences que le physicien pour aborder scientifiquement le sujet, ni aucune ambition de le faire d’ailleurs, son récit prend néanmoins sa source dans quelques observations – dilettantes. Il faut lire La vie des abeilles, car si vous êtes sensible à la poésie fin de siècle, c’est troublant de beauté et si vous être biologiste ça vous fera marrer. C’est un magistral exemple d’anthropomorphisme assumé, enlevé, émerveillé et confit de jugements de valeur. Maeterlinck y exalte le sacrifice de la reine donnant le jour à ses futures rivales, juge que « la cellule hexagonale, y atteint à tous les points de vue la perfection absolue » et pleure le cruel gâchis de mâles. Certains s’en sortent moins bien, comme les bourdons, cités en exergue… mais avec quel panache ! Au long de ces lignes échevelées, le poète tente de saisir l’“esprit de la ruche” dans lequel il traque le mystère de l’humanité. Il s’y admire et s’y juge.
Mais comment ne pas suivre un peu son chemin car, même si elles piquent un peu – malgré ce qu’affirme page 38 Bruno Corbara que l’amour aveugle –, elles collectionnent les vertus : sociales, intelligentes, bosseuses… et “trop kawaii*” avec leur petit abdomen rayé, leurs grands yeux ovales et leur fourrure veloutée. Ne pouvons-nous pas apprendre quelque chose d’elles, sans tomber dans l’extrémisme symboliste mais en pratiquant un anthropomorphisme lucide et mesuré ?


Amegilla cingulata, grand prix de l'espèce la plus kawaii décerné par la rédaction d'Espèces (cliché J. Niland/CC).

N’y a-t-il pas des brouettes d’autres bonnes raisons de les protéger que leurs statistiques de rendement à la pollinisation ou les bienfaits de la gelée royale sur notre peau ? Des raisons gratuites : leur ingéniosité et leur beauté, par exemple, qui inspirèrent tant de poètes et d’artistes. Hier muses bucoliques du printemps, c’est aujourd’hui le grand danger qui pèse sur elles qui inspire un Vincent van Volkmer – qui peint en jaune et noir et s’habille comme elles –, ou un Ren Ri – qui leur fait faire des sculptures à l’intérieur des siennes.

Quels que soient les moyens, faisons en sorte que, pour toujours, comme l’écrivait si bien Émile Verhaeren en 1896 « […] comme des bulles légères, mille abeilles. Sur des grappes d’argent vibrent au long des treilles… » 


Cécile Breton
Rédactrice en chef

samedi 17 novembre 2018

30_È pericoloso sporgersi














Le 4 février 1912, Franz Reichelt, tailleur pour dames, juché sur un tabouret lui-même en équilibre sur une table, se penche au-dessus de la balustrade du premier étage de la tour Eiffel. Il a 33 ans et il fait froid.
À une date indéterminée, un oison bernache nonnette allonge son cou à l’aplomb d’une falaise perdue de l’Arctique. Il est né il y a quelques jours et il fait froid.Après avoir paradé un instant, l’homme ouvre les bras et un étrange costume se déploie lourdement autour de lui. Sans autre forme de procès, l’oisillon duveteux étire ses deux petits moignons en piaillant.Tous deux hésitent… puis finalement s’élancent. En poussant sur ses courtes pattes, la petite oie se projette le plus loin possible de la paroi. Franz Reichelt se laisse tomber comme une pierre à la verticale de la balustrade. L’oisillon stabilise sa trajectoire un moment, les membres tendus à l’extrême, puis heurte la falaise pour rebondir plusieurs fois : la chute est interminable, le spectateur crispe les mâchoires, l’issue fatale ne fait pas le moindre doute. En quelques secondes, suivant une trajectoire parfaitement rectiligne, l’inventeur s’écrase 60 mètres plus bas. Le public est médusé, la brièveté de la chute ne lui a pas laissé le temps d’espérer un autre dénouement. Comme par miracle, finalement arrêté par un ressaut plus de 120 m plus bas, l’oison s’ébroue entre ses parents, étourdi mais vivant. Des hommes en haut-de-forme mesurent la profondeur du trou laissé par l’impact du corps de l’inventeur qui ne se relèvera plus. L’homme avait convoqué les journalistes, pas l’oiseau, mais tous deux ont été filmés.




Quelle “morale” tirer de ces deux histoires ? Faut-il s’extasier de l’extraordinaire résistance de cette petite chose duveteuse et se moquer de l’entreprise insensée de l’homme-oiseau ? Ou bien faut-il y voir le sacrifice d’un inventeur au profit d’autres vies (il cherchait à mettre au point un parachute pour les aviateurs) et, dans l’oiseau miraculé, l’un des aspects les plus cruels de la sélection naturelle (c’est la nourriture dont le privent désormais ses parents qui pousse le petit à tenter un vol qu’interdisent son duvet et ses trop courtes ailes) ? Fâcheux dilemme.

Notre interprétation du monde suit toujours nos idées préconçues et l’une des pentes naturelles les plus glissantes de notre esprit est notre propension à tout simplifier pour tout catégoriser, tout opposer. En ces temps troublés où la planète s’effondre sur elle-même, il est plutôt de bon ton de vilipender l’humanité et de ne voir, dans ses inventions, que sa volonté de soumettre ce monde à son petit confort personnel. C’est vrai, l’humanité fait cela, mais pas seulement. À ceux qui ne voient dans l’homme que le cancer de la planète, je souhaite d’entrevoir combien est délétère cette position manichéenne (et schizophrène). À ceux qui pensent que nous sommes les maitres du monde et qu’il se pliera à notre volonté, je souhaite qu’ils puissent (enfin) ouvrir les yeux sur les faits.




Tentons de conserver un peu de bienveillance pour notre propre espèce à défaut de quoi tout mourra autour de nous pendant que nous nous frapperons encore la poitrine en scandant « c’est ma très grande faute ». Souvenons-nous qu’il n’y a pas que l’orgueil qui a poussé le tailleur à tenter ce saut hasardeux, mais aussi la curiosité et la volonté de sauver des vies. C’est peut-être grâce à ce trait, très développé chez Homo sapiens, que nous n’avons pas à faire subir une épreuve mortelle à nos enfants pour choisir lequel d’entre eux aura le droit de vivre.

C’est à cette curiosité, que vous devez de tenir les cent somptueuses pages de cette merveilleuse revue… et à mon orgueil que vous devez ces superlatifs. C’est bien à elle aussi que vous devez les voyages arctiques de Jean-Pierre Sylvestre à la poursuite d’un animal fabuleux, le plus étrange cétacé de la planète. Alors, pour éviter la chute mortelle, il faut rejeter les jugements trop simplistes, aimer les ingénieurs et les oiseaux et user à bon escient de notre besoin de savoir, d’inventer et de construire. 


Cécile Breton
Rédactrice en chef