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samedi 17 novembre 2018

30_È pericoloso sporgersi














Le 4 février 1912, Franz Reichelt, tailleur pour dames, juché sur un tabouret lui-même en équilibre sur une table, se penche au-dessus de la balustrade du premier étage de la tour Eiffel. Il a 33 ans et il fait froid.
À une date indéterminée, un oison bernache nonnette allonge son cou à l’aplomb d’une falaise perdue de l’Arctique. Il est né il y a quelques jours et il fait froid.Après avoir paradé un instant, l’homme ouvre les bras et un étrange costume se déploie lourdement autour de lui. Sans autre forme de procès, l’oisillon duveteux étire ses deux petits moignons en piaillant.Tous deux hésitent… puis finalement s’élancent. En poussant sur ses courtes pattes, la petite oie se projette le plus loin possible de la paroi. Franz Reichelt se laisse tomber comme une pierre à la verticale de la balustrade. L’oisillon stabilise sa trajectoire un moment, les membres tendus à l’extrême, puis heurte la falaise pour rebondir plusieurs fois : la chute est interminable, le spectateur crispe les mâchoires, l’issue fatale ne fait pas le moindre doute. En quelques secondes, suivant une trajectoire parfaitement rectiligne, l’inventeur s’écrase 60 mètres plus bas. Le public est médusé, la brièveté de la chute ne lui a pas laissé le temps d’espérer un autre dénouement. Comme par miracle, finalement arrêté par un ressaut plus de 120 m plus bas, l’oison s’ébroue entre ses parents, étourdi mais vivant. Des hommes en haut-de-forme mesurent la profondeur du trou laissé par l’impact du corps de l’inventeur qui ne se relèvera plus. L’homme avait convoqué les journalistes, pas l’oiseau, mais tous deux ont été filmés.




Quelle “morale” tirer de ces deux histoires ? Faut-il s’extasier de l’extraordinaire résistance de cette petite chose duveteuse et se moquer de l’entreprise insensée de l’homme-oiseau ? Ou bien faut-il y voir le sacrifice d’un inventeur au profit d’autres vies (il cherchait à mettre au point un parachute pour les aviateurs) et, dans l’oiseau miraculé, l’un des aspects les plus cruels de la sélection naturelle (c’est la nourriture dont le privent désormais ses parents qui pousse le petit à tenter un vol qu’interdisent son duvet et ses trop courtes ailes) ? Fâcheux dilemme.

Notre interprétation du monde suit toujours nos idées préconçues et l’une des pentes naturelles les plus glissantes de notre esprit est notre propension à tout simplifier pour tout catégoriser, tout opposer. En ces temps troublés où la planète s’effondre sur elle-même, il est plutôt de bon ton de vilipender l’humanité et de ne voir, dans ses inventions, que sa volonté de soumettre ce monde à son petit confort personnel. C’est vrai, l’humanité fait cela, mais pas seulement. À ceux qui ne voient dans l’homme que le cancer de la planète, je souhaite d’entrevoir combien est délétère cette position manichéenne (et schizophrène). À ceux qui pensent que nous sommes les maitres du monde et qu’il se pliera à notre volonté, je souhaite qu’ils puissent (enfin) ouvrir les yeux sur les faits.




Tentons de conserver un peu de bienveillance pour notre propre espèce à défaut de quoi tout mourra autour de nous pendant que nous nous frapperons encore la poitrine en scandant « c’est ma très grande faute ». Souvenons-nous qu’il n’y a pas que l’orgueil qui a poussé le tailleur à tenter ce saut hasardeux, mais aussi la curiosité et la volonté de sauver des vies. C’est peut-être grâce à ce trait, très développé chez Homo sapiens, que nous n’avons pas à faire subir une épreuve mortelle à nos enfants pour choisir lequel d’entre eux aura le droit de vivre.

C’est à cette curiosité, que vous devez de tenir les cent somptueuses pages de cette merveilleuse revue… et à mon orgueil que vous devez ces superlatifs. C’est bien à elle aussi que vous devez les voyages arctiques de Jean-Pierre Sylvestre à la poursuite d’un animal fabuleux, le plus étrange cétacé de la planète. Alors, pour éviter la chute mortelle, il faut rejeter les jugements trop simplistes, aimer les ingénieurs et les oiseaux et user à bon escient de notre besoin de savoir, d’inventer et de construire. 


Cécile Breton
Rédactrice en chef

jeudi 23 août 2018

29_Les champignons sont fantastiques














Sur les forums tintinophiles on s’interroge : Pourquoi dans L'étoile mystérieuse, les champignons explosent-ils ?
Pour ceux dont la collection des aventures de Tintin et Milou prendrait la poussière, voici le “pitch” de cet album culte : il s’agit de retrouver un fragment d’aérolithe tombé en Arctique et composé d’un mystérieux métal que le professeur Calys a, sans surprise, baptisé “calystène”. Une expédition scientifique est donc organisée qui réunit six savants parmi les plus sérieux sous la houlette de l’astronome addict aux caramels mous. Bien entendu, notre téméraire reporter cynophile apportera une contribution décisive à la réussite de l’entreprise, comme d’habitude.

Sur la couverture, Tintin et Milou, stupéfaits, voient surgir à leurs pieds un énorme champignon rouge et blanc. On comprend aisément leur surprise lorsque, en ouvrant l’album, on apprend que tout être vivant, dès qu’il a posé le pied (les spores ou les pattes) sur cette ile-météorite, grandit de façon spectaculaire (à l’exception de nos deux héros qui savent raison garder). Mais, comme si justement remarqué par le sagace internaute cité plus haut, seuls les champignons semblent mal le supporter et… explosent. Sur le forum, les hypothèses vont bon train : Hergé n’aurait-il pas voulu dénoncer les catastrophes d’Hiroshima et Nagasaki ? La théorie semble d’abord séduire plus d’un exégète jusqu’à ce que l’un d’eux, plus historien que les autres, rappelle que les champignons n’ont pas connu de notoriété atomique avant le 6 aout 1945. L’étoile mystérieuse a en effet été publié en 1942 alors que la première photo rendue publique de champignon atomique date d’aout 1945 : il ne s’agissait d’ailleurs pas d’une photo de “l’exploit” japonais des Américains, mais d’un essai effectué dans le cadre du projet Manhattan, quelque temps auparavant.


"Ce n'est qu'une forêt de champignons" dit-il. Chez Jules Verne, on trouve les champignons géants au centre de la Terre et non dans L'Ile mystérieuse. Ils ne poussent pas plus sur L'Ile noire d'Hergé que sur l'étoile noire de Georges Lucas (illustration d'Édouard Riou pour le Voyage au centre de la Terre de Jules Verne).

Mais quelle hypothèse séduisante ! Le projet Manhattan est lancé en 1942 et, si vous scrutez attentivement la photo du congrès Solvay de physique en 1927 vous trouverez certainement parmi ces savants en col dur, d’étonnantes ressemblances avec ceux embarqués à bord de l’Aurore commandé par le capitaine Haddock. En posant les lunettes d’Erwin Schrödinger sur le nez de Louis de Broglie, vous obtenez, sans négociation possible, le professeur Pedro Joãs Dos Santos qui – je vous le donne en mille –, est le physicien de l’expédition tintinesque. Le grand Auguste Piccard qui inspira plus tard Tryphon Tournesol ne surplombe-t-il pas (en haut à gauche) l’assemblée ? Je suis prête à jurer – sans pouvoir le vérifier, car j’ai un éditorial à écrire – qu’en intervertissant les parties anatomiques et les panoplies des participants à ce congrès (qui s’est tenu – tenez-vous bien – à Bruxelles), on arrive à reconstituer les six savants dessinés par Hergé. Il faudra néanmoins faire exception de Marie Curie, car – et là encore c’est troublant – il n’y a pas plus de femmes dans Tintin qu’il n’y en a dans les congrès de physique en 1927. Si j’ajoute à cela que les champignons ont la réputation de stocker les radiations et qu’il est de notoriété publique que celles-ci provoquent des mutations spectaculaires sur le vivant, je peux légitimement supposer, sans ciller, que L’étoile mystérieuse est une œuvre visionnaire qui n’a rien à envier à celle de Nostradamus. J’obtiens ainsi sans trop d’effort une théorie parfaitement fumeuse et vaguement complotiste qui demandera, en revanche, beaucoup d’efforts aux gens raisonnables qui voudront la démonter.
Mais peut-être suffirait-il de dire qu’avec cet album publié sous l’Occupation et mettant en scène des savants majoritairement ressortissants de pays neutres, Hergé marchait sur des œufs. C’est sans doute pour cette raison qu’il envoie prudemment Tintin cueillir des champignons en Arctique. Certainement plus expert en mycologie qu’en physique nucléaire Hergé fait exploser les champignons comme le font naturellement les vesses-de-loup.



Participants au Congrès Solvay de physique en 1927. 

De gauche à droite : au dernier rang Auguste Piccard est en première position, Erwin Schrödinger à la 6e. Au deuxième rang Louis-Victor de Broglie est le 7e et inutile de situer Marie Curie et Albert Einstein au premier plan (cliché B. Couprie).



Mais j’aime cet album qui a quelque chose de plus que les autres. Premier épisode imprimé en couleur, il nous plonge immédiatement dans une atmosphère onirique. Le personnage qui déambule dans les rues aux premières pages, vêtu d’un drap de lit, frappant un gong en criant « C’est la fin du monde ! » alors qu’apparait la météorite dans le ciel, est pour moi l’holotype du gourou, du marchand de peur qu’il me semble dénoncer. Pas étonnant que les champignons trouvent leur place dans cette fable fantastique et scientifique, comme ils ont trouvé une place au centre de la Terre, sous forme de forêts fabuleuses, dans l’œuvre de Jules Verne.

Avec leurs apparitions et disparitions fulgurantes, leur formes extraordinaires mi-animales, mi-végétales, leur endurance, leurs associations multiples avec les autres espèces, leurs gigantesques parties cryptiques… les champignons nous prouvent, tous les jours, et scientifiquement, qu’ils sont invraisemblables. 





Cécile Breton
Rédactrice en chef

mercredi 23 mai 2018

28_Les SVT, ça sert à rien !


« On a le sentiment qu’au ministère il y a des gens qui n’ont qu’une connaissance superficielle de la science et qui en sont restés à une vision des sciences naturelles des années cinquante. Mais aujourd’hui, les SVT, ce n’est plus la chasse aux papillons ! »
Serge Lacassie, président de l’Association des professeurs de biologie et de géologie 
(Interview du 19 avril 2018,(Sciences et Avenir)









Au siècle dernier, au lycée, j’avais un prof de bio très sympa, si sympa qu’il avait été surnommé “Nounours”. Je me souviens très bien de ce monsieur au visage poupin barré d’une moustache et de ses éternels pantalons de velours côtelé maculés de craie. La peine bienveillante qu’il prenait à nous expliquer la méiose (et le maigre coefficient de sa discipline au BAC) lui évitait nos moqueries. Notre souffre-douleur, c’était la prof d’éco, dite “la belette”.

Je m’interroge aujourd’hui sur la fréquence des références zoologiques dans les sobriquets de mes professeurs, tout autant que sur mon manque d’intérêt pour l’enseignement des sciences de la vie et de la Terre. J’ai toujours aimé les sciences et les bêtes, mais, à cette époque, ma passion pour le dessin surpassait en force toutes les autres. Je m’adonnais donc sans retenue à ce vice qui avait le double avantage de faire passer plus rapidement les heures de cours tout en m’assurant une certaine notoriété. « Dessine-moi Nounours ! ».

Je dois néanmoins constater – sans pouvoir l’expliquer – que mon cerveau d’Homo sapiens juvénile ne percevait pas l’évidence du lien existant entre les SVT et les animaux. Ou peut-être avais-je de la peine à m’identifier à un type en veste à poches, battant la campagne moustache au vent, ponctuant sa course folle d’arrêts intempestifs pour observer, l’œil humide d’émotion, une bestiole sans intérêt…

Gravure humoristique de J.-J. Granville intitulée Que dites-vous de la chasse aux papillons ?
(Vie privée et publique des animaux, 1867).

Est-ce cette image d’Épinal qui masque à nos dirigeants d’aujourd’hui – pourtant sortis depuis longtemps de l’adolescence – le rapport criant qui relie les questions environnementales aux SVT ? Le moustachu est-il responsable de la quasi-absence des SVT dans le nouveau programme de nos lycéens ? Pas seulement. Car l’image de ces disciplines subit une double peine : non seulement elles seraient pratiquées par des professeurs Tournesol, mais, en plus, ce sont des sciences. Et la France est une patrie de lettrés : les intellectuels français sont philosophes, sociologues, historiens… ils ne dissèquent pas de grenouilles ! Alors place aux “humanités” ! Les ouragans peuvent dévaster les continents, les oiseaux disparaitre et les poubelles s’accumuler… qu’importe ! Seule l’étude de nous-mêmes nous sauvera de l’orage à venir.

Autre nouvelle inquiétante, dans le chaos des nouveaux programmes émerge une discipline énigmatique : il ne s’agit plus des sciences humaines, mais des “humanités numériques et scientifiques” qui, selon le ministère de l’Éducation nationale, donneront « à tous les lycéens les connaissances indispensables pour vivre et agir dans le XXIe siècle en approfondissant les compétences numériques de l’élève ainsi que sa compréhension des grandes transformations scientifiques et technologiques de notre temps (bioéthique, transition écologique, etc.) » Si certains y voient une dernière chance d’y enseigner un soupçon de sciences naturelles, d’autres, dont je suis, y voient surtout une méconnaissance de l’objet des sciences et une nouvelle façon de nous replacer au centre de l’univers, au-dessus de la mêlée animale.
Mais quel mode de pensée prépare le mieux à affronter les mutations techniques et idéologiques de demain si ce n’est ce que l’on appelle la “méthode scientifique” ? C’est bien elle qui nous apprend à regarder les choses en face, à nous méfier de nous-même et à vérifier les informations que nous recevons. Est-ce que quelques bases en biologie ne seraient pas salutaires pour discerner ce qui est profitable à notre santé ? Combien faudra-t-il d’alertes sur l'effondrement de la biodiversité pour qu’enfin on comprenne que la science n’est pas l’ennemi, pas plus que le médecin n’est l’ennemi du patient auquel il diagnostique une maladie. Est-ce que l’on confondra encore et toujours les sciences et ce que l’on en fait : des techniques ?

Face à l’urgence de la situation je propose donc, solennellement, de revoir radicalement la phylogénie et de faire des sciences humaines une sous-catégorie des sciences de la vie puisque nous ne sommes qu’une sous-catégorie du vivant. C.Q.F.D.

Mais, pour l’instant, enfilons notre veste à poches et lissons notre moustache pour nous livrer sans remords et sans complexe à une activité tout aussi inutile que le dessin et aussi salissante que la dissection des grenouilles : l’étude d’animaux morts depuis très longtemps, de phénomènes climatiques qui ne nous menacent plus et d’iles devenues montagnes. Bien conscients que les SVT, “ça sert à rien” puisque ce qui est arrivé hier n’est d’aucun enseignement sur ce que nous réserve l’avenir.




Vladimir Nabokov n’eut pas à choisir entre ses différentes passions, la littérature, les lépidoptères et le dessin. À l’un de ses étudiants s’inquiétant de ses résultats d’examen il répondit « La vie est belle, la vie est triste, c’est tout ce que vous devez savoir » (dessins de W. Nabokov/New York Public Library).





Cécile Breton
Rédactrice en chef

vendredi 23 février 2018

27_Dead as a dodo

Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri

“Tu n’en reviendras pas”

Louis Aragon, Le Roman Inachevé, 1956






Pourquoi le dodo ? Et pourquoi pas l’o’u, le po-o-uli masqué ou même la ninoxe rieuse ? S’il fallait vraiment choisir un emblème – fallait-il en choisir un ? – parmi les animaux disparus sous l’action de l’homme pour les représenter tous, nous aurions l’embarras du choix. Même si, pour une obscure raison – mnémotechnique ? –, nous devions réduire ce choix aux oiseaux affublés de patronymes ridicules.

La véritable raison c’est que nous n’avons pas vraiment choisi le dodo – lui non plus d’ailleurs, c’est évident. Si le pigeon mauricien est devenu un emblème c’est, d’abord, parce qu’un beau jour Lewis Carroll croisa son portrait dans les couloirs du musée de l’université d’Oxford. Sans doute ce professeur de logique pensa-t-il immédiatement que ce gros poulet à l’air ahuri aurait idéalement sa place entre le chat du Cheshire et le lièvre de Mars dans le bestiaire du pays des merveilles. À sa décharge, il faut dire que la peinture de Roelandt Savery, pourtant réalisée à une époque où le poulet courait encore, ne lui rendait pas hommage (voir p. 19) : encerclé par deux gracieux perroquets qui semblent ricaner, le pigeon goitreux aux ailes atrophiées est figé dans un cadre qui semble avoir du mal à le contenir. Dénonçons au passage cette grande injustice, car le dodo assura la postérité du peintre comme, un peu, celle de l’écrivain.
Puis, le dodo s’assoupit entre les pages d’Alice pendant très longtemps avant qu’un marionnettiste néerlandais ne le réveille, en 1955, pour en faire le personnage principal d’une série télévisée pour enfants. Grâce à lui, dodo est devenu aux Pays-Bas, synonyme d’imbécile.

Alors pour ceux que l’expression “gros poulet à l’air ahuri” a choqués, je précise qu’il ne s’agit que d’un constat, non d’un jugement de valeur, car c’est bien l’image qu’endossa le dodo au début de sa carrière. Non seulement nous l’avons exterminé, mais nous l’avons ensuite ridiculisé. Pour les marins du XVIIe siècle qui s’en nourrissaient, un animal qui ne craignait pas l’homme était naturellement considéré comme un imbécile… mais nous aurions pu revoir cette première impression plus rapidement. Le dodo bashing s’essouffla néanmoins à mesure que les préoccupations environnementales se faisaient de plus en plus pressantes jusqu'à ce que, enfin, nous comprenions que, de l’homme et du dodo, le plus imbécile des deux n’était pas celui que l’on croyait.



 Être ou ne plus être ?


Le dodo poursuivit sa carrière télévisuelle dans les années quatre-vingt, à la télévision suisse romande, dans Le dodu dodo où il s’adresse aux enfants avec une voix nasillarde et un fort accent créole. Une sorte de version animale de Carlos. Il n’y brille toujours pas par son intelligence, mais il est tout de même présenté comme le symbole des espèces disparues. Si, aujourd’hui, le dodo s’est diversifié (c’est une bière, un groupe de rock psychédélique, une expression anglaise, le nom d’un journal: La voix du dodo, le journalisme bouge encore, l’emblème de l’ile Maurice, etc.), souvenons-nous que nous avons bâti son capital sympathie sur le fait qu’il était un imbécile au physique disgracieux, un oiseau à gros bec qui ne pouvait pas voler.


Le thylacine : 
être où il aurait mieux valu ne pas être ?
C’est un peu comme s’il devait notre empathie à son idiotie, comme si sa vulnérabilité nous absolvait un peu. Faut-il aller jusqu’à penser que si le dodo est si fédérateur, c’est justement en raison de son caractère inoffensif ? Prenons, par exemple, le cas du thylacine, le loup de Tasmanie qui, avec sa mâchoire puissante, avait tout pour se défendre. Chassé par les éleveurs pour les bonnes raisons que l’on imagine, on a vendu sa peau à coups de primes étatiques pendant des décennies. Il bénéficia d’une protection alors qu’il n’était plus qu’un animal de zoo… et devenu inoffensif.

Alors, et vous l’aurez compris, je n’aime pas beaucoup que l’on utilise le dodo comme emblème des espèces disparues. Il y a de la condescendance à protéger les imbéciles qui ne se sont pas défendus. C’est pourquoi je lui dédie ces vers d’Aragon qui parlent des sacrifiés de la Grande guerre : je préfère le voir comme un guerrier qui, comme ces soldats, a fièrement combattu et n’est plus aujourd’hui… que pour avoir péri.


Cécile Breton
Rédactrice en chef




mercredi 29 novembre 2017

26_Non, je n'ai pas changé...








"Nouvelle formule”. C’est la formule consacrée pour désigner un changement de maquette, de contenu, de ligne éditoriale dans ce beau métier qu’est la presse. Pourquoi cette nouvelle formule ? Vous le savez, parce que tout évolue ! Si vous êtes déjà un lecteur assidu ou occasionnel, passé le premier choc, vous vous rendrez vite compte que ce changement n’est que “cosmétique”. Nous avons donné un peu d’air à Espèces avec seize pages de plus, nous avons redessiné ses contours, nous avons facilité l’accès aux glossaires… Même équipe, même ligne éditoriale, même éditeur. Pas de mutation génétique fondamentale et pas de crise d’extinction en vue malgré l’impitoyable sélection “naturelle” qui règne dans les linéaires des kiosques.
Pour ce numéro, et pour ce numéro seulement, je me permets néanmoins une fantaisie : l’éditorial sera sérieux. Mais rassure-toi, lecteur fidèle et tolérant, les éditoriaux absurdes et sans rapport aucun avec le contenu de la revue reviendront dès le prochain numéro.
Tout changement appelle le bilan. Espèces existe depuis 6 ans. Espèces a été créée par une petite association basée en Corse qui publiait une revue de vulgarisation scientifique consacrée à l’ile. Elle est née de la rencontre entre deux populations animales aux écosystèmes et régimes alimentaires très différents, voire incompatibles : celle des scientifiques et celle des journalistes. La première espèce cherche à être au plus près de la vérité (ou du moins d’une vérité), la seconde se nourrit bien mieux du mensonge. Car la vérité n’a pas bonne presse. Parce qu’on a récemment donné aux mensonges le doux nom de “vérités alternatives” (ou de fake news), il semble parfois que l’on redécouvre aujourd’hui cette vérité-là, plus vieille que Gutenberg : la sélection favorise la désinformation. En d’autres termes, le système économique sur lequel repose la presse, aujourd’hui encore plus qu’hier, favorise ceux qui nous parlent 1 : de ce qui nous touche directement (dans l’métier on utilise le joli néologisme de “sujet concernant”) et 2 : de ce qui nous plait ou nous déplait fortement, ce qui nous effraie.
Or, nous ne sommes pas personnellement concernés par l’oryctérope – que peu d’entre nous croiseront un jour – qui ne fait rien ni pour nous plaire, ni pour nous déplaire… pour la simple raison qu’il se soucie très peu de notre existence. Il est, en outre, bien plus difficile de dire des vérités sur un discret animal nocturne et fouisseur que des mensonges sur une célébrité bipède, diurne et avide de publicité.
Si je vous dis, pour finir, qu’Espèces ne vit que de ses ventes et de ses abonnements, pratiquement sans recettes publicitaires et, qu’à l’exception d’une aide du Centre national du livre et d’un laboratoire de recherche, l’IMBE – nous les remercions chaleureusement au passage – elle n’est soutenue par aucune institution, ni publique, ni privée… bref que c’est une véritable publication indépendante, vous conclurez peut-être que, cette fois, je mens. Ou bien vous jetterez votre bulletin d’abonnement à la corbeille estimant que les jours de cette aberration médiatique sont comptés.
Vous auriez tort, dans les deux cas. Ce serait oublier d’abord que vous êtes là, à lire ces lignes, et que pour que vous puissiez les lire, des chercheurs ont trouvé dans Espèces un moyen de diffuser leurs recherches (qui ne font ni plaisir ni peur), et qu'enfin les membres du conseil scientifique, les relecteurs, les auteurs ont, bénévolement, relu, rectifié, proposé des textes…


Je sens quelques esprits chagrins me tapoter sur l’épaule pour me rappeler que je passe sous silence un changement important : le prix. Oui. Le prix a augmenté d’un euro. Avec 8,50 € vous pourriez aussi boire une pression en Islande ou douze cafés en Ukraine, faire deux kilomètres en taxi aux Seychelles ou fumer 20 cigarettes au Canada. Nous ne tentons pas d’influencer vos choix de vie, mais sachez que vous pouvez aussi faire celui de continuer à nous soutenir.


Cécile Breton
Rédactrice en chef





Série d’animaux médiatiques destinée à pallier en une seule fois leur sous-représentation dans nos pages et rétablir l’équilibre vis-à-vis de nos concurrents (clichés Aka, H. Zell, F. Deschandol, Fguerraz, Jballeis/CC).