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mercredi 23 mai 2018

28_Les SVT, ça sert à rien !


« On a le sentiment qu’au ministère il y a des gens qui n’ont qu’une connaissance superficielle de la science et qui en sont restés à une vision des sciences naturelles des années cinquante. Mais aujourd’hui, les SVT, ce n’est plus la chasse aux papillons ! »
Serge Lacassie, président de l’Association des professeurs de biologie et de géologie 
(Interview du 19 avril 2018,(Sciences et Avenir)









Au siècle dernier, au lycée, j’avais un prof de bio très sympa, si sympa qu’il avait été surnommé “Nounours”. Je me souviens très bien de ce monsieur au visage poupin barré d’une moustache et de ses éternels pantalons de velours côtelé maculés de craie. La peine bienveillante qu’il prenait à nous expliquer la méiose (et le maigre coefficient de sa discipline au BAC) lui évitait nos moqueries. Notre souffre-douleur, c’était la prof d’éco, dite “la belette”.

Je m’interroge aujourd’hui sur la fréquence des références zoologiques dans les sobriquets de mes professeurs, tout autant que sur mon manque d’intérêt pour l’enseignement des sciences de la vie et de la Terre. J’ai toujours aimé les sciences et les bêtes, mais, à cette époque, ma passion pour le dessin surpassait en force toutes les autres. Je m’adonnais donc sans retenue à ce vice qui avait le double avantage de faire passer plus rapidement les heures de cours tout en m’assurant une certaine notoriété. « Dessine-moi Nounours ! ».

Je dois néanmoins constater – sans pouvoir l’expliquer – que mon cerveau d’Homo sapiens juvénile ne percevait pas l’évidence du lien existant entre les SVT et les animaux. Ou peut-être avais-je de la peine à m’identifier à un type en veste à poches, battant la campagne moustache au vent, ponctuant sa course folle d’arrêts intempestifs pour observer, l’œil humide d’émotion, une bestiole sans intérêt…

Gravure humoristique de J.-J. Granville intitulée Que dites-vous de la chasse aux papillons ?
(Vie privée et publique des animaux, 1867).

Est-ce cette image d’Épinal qui masque à nos dirigeants d’aujourd’hui – pourtant sortis depuis longtemps de l’adolescence – le rapport criant qui relie les questions environnementales aux SVT ? Le moustachu est-il responsable de la quasi-absence des SVT dans le nouveau programme de nos lycéens ? Pas seulement. Car l’image de ces disciplines subit une double peine : non seulement elles seraient pratiquées par des professeurs Tournesol, mais, en plus, ce sont des sciences. Et la France est une patrie de lettrés : les intellectuels français sont philosophes, sociologues, historiens… ils ne dissèquent pas de grenouilles ! Alors place aux “humanités” ! Les ouragans peuvent dévaster les continents, les oiseaux disparaitre et les poubelles s’accumuler… qu’importe ! Seule l’étude de nous-mêmes nous sauvera de l’orage à venir.

Autre nouvelle inquiétante, dans le chaos des nouveaux programmes émerge une discipline énigmatique : il ne s’agit plus des sciences humaines, mais des “humanités numériques et scientifiques” qui, selon le ministère de l’Éducation nationale, donneront « à tous les lycéens les connaissances indispensables pour vivre et agir dans le XXIe siècle en approfondissant les compétences numériques de l’élève ainsi que sa compréhension des grandes transformations scientifiques et technologiques de notre temps (bioéthique, transition écologique, etc.) » Si certains y voient une dernière chance d’y enseigner un soupçon de sciences naturelles, d’autres, dont je suis, y voient surtout une méconnaissance de l’objet des sciences et une nouvelle façon de nous replacer au centre de l’univers, au-dessus de la mêlée animale.
Mais quel mode de pensée prépare le mieux à affronter les mutations techniques et idéologiques de demain si ce n’est ce que l’on appelle la “méthode scientifique” ? C’est bien elle qui nous apprend à regarder les choses en face, à nous méfier de nous-même et à vérifier les informations que nous recevons. Est-ce que quelques bases en biologie ne seraient pas salutaires pour discerner ce qui est profitable à notre santé ? Combien faudra-t-il d’alertes sur l'effondrement de la biodiversité pour qu’enfin on comprenne que la science n’est pas l’ennemi, pas plus que le médecin n’est l’ennemi du patient auquel il diagnostique une maladie. Est-ce que l’on confondra encore et toujours les sciences et ce que l’on en fait : des techniques ?

Face à l’urgence de la situation je propose donc, solennellement, de revoir radicalement la phylogénie et de faire des sciences humaines une sous-catégorie des sciences de la vie puisque nous ne sommes qu’une sous-catégorie du vivant. C.Q.F.D.

Mais, pour l’instant, enfilons notre veste à poches et lissons notre moustache pour nous livrer sans remords et sans complexe à une activité tout aussi inutile que le dessin et aussi salissante que la dissection des grenouilles : l’étude d’animaux morts depuis très longtemps, de phénomènes climatiques qui ne nous menacent plus et d’iles devenues montagnes. Bien conscients que les SVT, “ça sert à rien” puisque ce qui est arrivé hier n’est d’aucun enseignement sur ce que nous réserve l’avenir.




Vladimir Nabokov n’eut pas à choisir entre ses différentes passions, la littérature, les lépidoptères et le dessin. À l’un de ses étudiants s’inquiétant de ses résultats d’examen il répondit « La vie est belle, la vie est triste, c’est tout ce que vous devez savoir » (dessins de W. Nabokov/New York Public Library).





Cécile Breton
Rédactrice en chef

vendredi 23 février 2018

27_Dead as a dodo

Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri

“Tu n’en reviendras pas”

Louis Aragon, Le Roman Inachevé, 1956






Pourquoi le dodo ? Et pourquoi pas l’o’u, le po-o-uli masqué ou même la ninoxe rieuse ? S’il fallait vraiment choisir un emblème – fallait-il en choisir un ? – parmi les animaux disparus sous l’action de l’homme pour les représenter tous, nous aurions l’embarras du choix. Même si, pour une obscure raison – mnémotechnique ? –, nous devions réduire ce choix aux oiseaux affublés de patronymes ridicules.

La véritable raison c’est que nous n’avons pas vraiment choisi le dodo – lui non plus d’ailleurs, c’est évident. Si le pigeon mauricien est devenu un emblème c’est, d’abord, parce qu’un beau jour Lewis Carroll croisa son portrait dans les couloirs du musée de l’université d’Oxford. Sans doute ce professeur de logique pensa-t-il immédiatement que ce gros poulet à l’air ahuri aurait idéalement sa place entre le chat du Cheshire et le lièvre de Mars dans le bestiaire du pays des merveilles. À sa décharge, il faut dire que la peinture de Roelandt Savery, pourtant réalisée à une époque où le poulet courait encore, ne lui rendait pas hommage (voir p. 19) : encerclé par deux gracieux perroquets qui semblent ricaner, le pigeon goitreux aux ailes atrophiées est figé dans un cadre qui semble avoir du mal à le contenir. Dénonçons au passage cette grande injustice, car le dodo assura la postérité du peintre comme, un peu, celle de l’écrivain.
Puis, le dodo s’assoupit entre les pages d’Alice pendant très longtemps avant qu’un marionnettiste néerlandais ne le réveille, en 1955, pour en faire le personnage principal d’une série télévisée pour enfants. Grâce à lui, dodo est devenu aux Pays-Bas, synonyme d’imbécile.

Alors pour ceux que l’expression “gros poulet à l’air ahuri” a choqués, je précise qu’il ne s’agit que d’un constat, non d’un jugement de valeur, car c’est bien l’image qu’endossa le dodo au début de sa carrière. Non seulement nous l’avons exterminé, mais nous l’avons ensuite ridiculisé. Pour les marins du XVIIe siècle qui s’en nourrissaient, un animal qui ne craignait pas l’homme était naturellement considéré comme un imbécile… mais nous aurions pu revoir cette première impression plus rapidement. Le dodo bashing s’essouffla néanmoins à mesure que les préoccupations environnementales se faisaient de plus en plus pressantes jusqu'à ce que, enfin, nous comprenions que, de l’homme et du dodo, le plus imbécile des deux n’était pas celui que l’on croyait.



 Être ou ne plus être ?


Le dodo poursuivit sa carrière télévisuelle dans les années quatre-vingt, à la télévision suisse romande, dans Le dodu dodo où il s’adresse aux enfants avec une voix nasillarde et un fort accent créole. Une sorte de version animale de Carlos. Il n’y brille toujours pas par son intelligence, mais il est tout de même présenté comme le symbole des espèces disparues. Si, aujourd’hui, le dodo s’est diversifié (c’est une bière, un groupe de rock psychédélique, une expression anglaise, le nom d’un journal: La voix du dodo, le journalisme bouge encore, l’emblème de l’ile Maurice, etc.), souvenons-nous que nous avons bâti son capital sympathie sur le fait qu’il était un imbécile au physique disgracieux, un oiseau à gros bec qui ne pouvait pas voler.


Le thylacine : 
être où il aurait mieux valu ne pas être ?
C’est un peu comme s’il devait notre empathie à son idiotie, comme si sa vulnérabilité nous absolvait un peu. Faut-il aller jusqu’à penser que si le dodo est si fédérateur, c’est justement en raison de son caractère inoffensif ? Prenons, par exemple, le cas du thylacine, le loup de Tasmanie qui, avec sa mâchoire puissante, avait tout pour se défendre. Chassé par les éleveurs pour les bonnes raisons que l’on imagine, on a vendu sa peau à coups de primes étatiques pendant des décennies. Il bénéficia d’une protection alors qu’il n’était plus qu’un animal de zoo… et devenu inoffensif.

Alors, et vous l’aurez compris, je n’aime pas beaucoup que l’on utilise le dodo comme emblème des espèces disparues. Il y a de la condescendance à protéger les imbéciles qui ne se sont pas défendus. C’est pourquoi je lui dédie ces vers d’Aragon qui parlent des sacrifiés de la Grande guerre : je préfère le voir comme un guerrier qui, comme ces soldats, a fièrement combattu et n’est plus aujourd’hui… que pour avoir péri.


Cécile Breton
Rédactrice en chef




mercredi 29 novembre 2017

26_Non, je n'ai pas changé...








"Nouvelle formule”. C’est la formule consacrée pour désigner un changement de maquette, de contenu, de ligne éditoriale dans ce beau métier qu’est la presse. Pourquoi cette nouvelle formule ? Vous le savez, parce que tout évolue ! Si vous êtes déjà un lecteur assidu ou occasionnel, passé le premier choc, vous vous rendrez vite compte que ce changement n’est que “cosmétique”. Nous avons donné un peu d’air à Espèces avec seize pages de plus, nous avons redessiné ses contours, nous avons facilité l’accès aux glossaires… Même équipe, même ligne éditoriale, même éditeur. Pas de mutation génétique fondamentale et pas de crise d’extinction en vue malgré l’impitoyable sélection “naturelle” qui règne dans les linéaires des kiosques.
Pour ce numéro, et pour ce numéro seulement, je me permets néanmoins une fantaisie : l’éditorial sera sérieux. Mais rassure-toi, lecteur fidèle et tolérant, les éditoriaux absurdes et sans rapport aucun avec le contenu de la revue reviendront dès le prochain numéro.
Tout changement appelle le bilan. Espèces existe depuis 6 ans. Espèces a été créée par une petite association basée en Corse qui publiait une revue de vulgarisation scientifique consacrée à l’ile. Elle est née de la rencontre entre deux populations animales aux écosystèmes et régimes alimentaires très différents, voire incompatibles : celle des scientifiques et celle des journalistes. La première espèce cherche à être au plus près de la vérité (ou du moins d’une vérité), la seconde se nourrit bien mieux du mensonge. Car la vérité n’a pas bonne presse. Parce qu’on a récemment donné aux mensonges le doux nom de “vérités alternatives” (ou de fake news), il semble parfois que l’on redécouvre aujourd’hui cette vérité-là, plus vieille que Gutenberg : la sélection favorise la désinformation. En d’autres termes, le système économique sur lequel repose la presse, aujourd’hui encore plus qu’hier, favorise ceux qui nous parlent 1 : de ce qui nous touche directement (dans l’métier on utilise le joli néologisme de “sujet concernant”) et 2 : de ce qui nous plait ou nous déplait fortement, ce qui nous effraie.
Or, nous ne sommes pas personnellement concernés par l’oryctérope – que peu d’entre nous croiseront un jour – qui ne fait rien ni pour nous plaire, ni pour nous déplaire… pour la simple raison qu’il se soucie très peu de notre existence. Il est, en outre, bien plus difficile de dire des vérités sur un discret animal nocturne et fouisseur que des mensonges sur une célébrité bipède, diurne et avide de publicité.
Si je vous dis, pour finir, qu’Espèces ne vit que de ses ventes et de ses abonnements, pratiquement sans recettes publicitaires et, qu’à l’exception d’une aide du Centre national du livre et d’un laboratoire de recherche, l’IMBE – nous les remercions chaleureusement au passage – elle n’est soutenue par aucune institution, ni publique, ni privée… bref que c’est une véritable publication indépendante, vous conclurez peut-être que, cette fois, je mens. Ou bien vous jetterez votre bulletin d’abonnement à la corbeille estimant que les jours de cette aberration médiatique sont comptés.
Vous auriez tort, dans les deux cas. Ce serait oublier d’abord que vous êtes là, à lire ces lignes, et que pour que vous puissiez les lire, des chercheurs ont trouvé dans Espèces un moyen de diffuser leurs recherches (qui ne font ni plaisir ni peur), et qu'enfin les membres du conseil scientifique, les relecteurs, les auteurs ont, bénévolement, relu, rectifié, proposé des textes…


Je sens quelques esprits chagrins me tapoter sur l’épaule pour me rappeler que je passe sous silence un changement important : le prix. Oui. Le prix a augmenté d’un euro. Avec 8,50 € vous pourriez aussi boire une pression en Islande ou douze cafés en Ukraine, faire deux kilomètres en taxi aux Seychelles ou fumer 20 cigarettes au Canada. Nous ne tentons pas d’influencer vos choix de vie, mais sachez que vous pouvez aussi faire celui de continuer à nous soutenir.


Cécile Breton
Rédactrice en chef





Série d’animaux médiatiques destinée à pallier en une seule fois leur sous-représentation dans nos pages et rétablir l’équilibre vis-à-vis de nos concurrents (clichés Aka, H. Zell, F. Deschandol, Fguerraz, Jballeis/CC).

jeudi 24 août 2017

25_Ménage sous les tropiques








Aaaah là là, c’est compliqué la vie hein ? (soupir). On croyait avoir tout bien rangé comme il faut et hop, voilà qu’elle s’échappe, qu’elle vous maltraite, qu’elle vous colle des baffes, à vous, le premier de la classe ! Il faut à nouveau tout ranger, tout lisser et, avec le temps, l’évidence de l’inutilité de cette tâche qui nous est pourtant si absolument nécessaire, apparait de plus en plus clairement. Une bonne grosse évidence qui nous force au plus important choix de notre existence : faut-il négocier, plier, supplier, l’accepter ou l’enfoncer au chaussepied dans un tiroir ? Si vous l’attendiez, je n’ai pas la solution… une vie n’y suffirait pas. Une seule science non plus d’ailleurs.

Nous n’allons pas vous le cacher, dans les forêts tropicales de Guyane, c’est le foutoir. La vie est partout, ça grouille et ça s’entredévore, ça glisse sur les branches et ça grimpe dans votre dos. N’importe quel chercheur normalement constitué sera un instant tenté de saisir la première bestiole qui lui tombe sous la main pour lui hurler dans les oreilles, si elle en a, « Mais pourquoi ? ». Même les taxinomistes n’y retrouvent pas leurs petits. C’est le royaume de la confusion.
Mais Bruno Corbara ne se laisse pas facilement décourager. Si vous avez de bons yeux, vous le verrez peut-être se refléter dans ceux des guêpes dont il a fait le portrait. Parce que Bruno aime les guêpes qui sont belles et qui font mal, comme la vie. Et nous aimons beaucoup Bruno qui assure désormais la présidence de notre association, Kyrnos, l’éditeur d’Espèces. Si vous lui devez ce beau numéro dont il a construit et supervisé le dossier, sachez qu’Espèces lui doit plus encore, car il est parmi ses plus fidèles et anciens parrains et certainement celui qui a le plus profondément plongé les mains dans le cambouis. Je sais que vous trouvez cette digression un peu longue, mais si je l’arrête ici, ce n’est pas pour vous, mais pour lui, dont je malmène certainement la retenue et l’humilité. Mais s’il y a une seule leçon que j’ai apprise de cette vie, c’est que certaines choses doivent impérativement être dites.

Je vous ai laissé en plan au milieu de cette pagaille tropicale, je viens vous rechercher. Pour comprendre ce qui s’y passe, il faut ranger, nommer, classer, simplifier parfois, démêler l’écheveau. Une fois que chaque bête et chaque plante a bien son collier avec son nom gravé dessus, il faut toutes les ressortir de leur tiroir pour les observer interagir avec leurs voisines, leurs cousines et même de parfaits étrangers. Mais bien vite le vertige nous gagne, car ces relations agissent à toutes les échelles, des grands écosystèmes planétaires au microbiote de votre estomac et, pour ne rien arranger, sont animées d’un perpétuel mouvement : alliances et conflits se tricotent et se détricotent sans cesse. Nous devons alors affronter une évidence : à nos pieds, c’est de nouveau un indescriptible fatras. Nous devons humblement accepter que nous ne saisirons jamais que d’infimes parties de cet inextricable réseau, nous ne pourrons donc jamais concevoir, dans sa totalité, dans toute son ampleur, la réaction en chaine provoquée par les perturbations climatiques et humaines. Mais ce travail de Sisyphe a une autre véritable et belle utilité : l’émerveillement de découvrir ces improbables associations entre guêpes, fourmis, plantes et champignons que Bruno Corbara et ses collègues vous offrent ici, et ce, en toute sécurité, dans votre salon bien rangé.

Cécile Breton


Constatons qu’à peine sortis de l’arche, les animaux que Noé avait si bien rangés (en haut) retournent immédiatement à l’anarchie (en bas). L’arche de Noé sur le mont Arrarat par Simon de Myle, xvie siècle.

mardi 23 mai 2017

24_Paradis ou enfer ?








Qu’on la nomme Avalon ou Bora-Bora, l’ile est le territoire du rêve. Mais surtout, on peut y rêver de tout ! Bien sûr, le palmier sur fond turquoise est l’image qui vous vient immédiatement à l’esprit, coincé à La Défense aux heures de pointe. Mais, dès que l’on se penche sur son histoire fantasmée, on découvre que l’ile est le couteau suisse de la fiction. On peut y mettre, au choix, des cannibales, des vahinés lascives, des médecins fous, des dinosaures, des bagnards ou des extraterrestres… car l’important n’est pas tant l’ile elle-même, mais ceux qui s’y trouvent avec vous.
Au cas où vous seriez toujours coincé à La Défense, vous rêvez sans doute de vous y trouver seul ou seulement avec ceux que vous auriez choisi. « Viens, viens mon amour, là-bas ne seraient point ces fous… », chantait Jacques Brel en 1962. Dès le Moyen Âge, on y place le Paradis. Bien avant, en Mésopotamie, c’est Dilmun « vierge de toutes choses, positives ou négatives. Le loup n’emporte pas l’agneau, il n’y a pas de vieillesse ou de maladie. » et, plus tard, elle devient le lieu des sociétés idéales imaginées par Thomas More ou Francis Bacon. Même lorsque l’on y échoue contre sa volonté, elle peut être l’occasion de redécouvrir l’essentiel et le contact avec une nature vierge des perversions de ce monde, mais pas toujours…

La parution du Robinson Crusoé de Daniel Defoe, en 1719, donna naissance à un genre littéraire – les fâcheux diraient sous-genre –, la robinsonnade. Les robinsons de tout poil proliférèrent dès lors aux siècles suivants et jusqu’à aujourd’hui – même si pour s’isoler, ils doivent désormais aller aux confins de la galaxie. Dans le roman original, Robinson est en enfer, accablé de solitude – en 1977, Brel revenait sur sa première impression en chantant « Gémir n’est pas de mise, aux Marquises » – et passe le plus clair de son temps à récupérer les lambeaux de civilisation qui passent à sa portée. Ce sont aussi leurs connaissances des “merveilles de l’industrie” qui sauveront les protagonistes de L’ile mystérieuse, de Jules Verne. Loin de fuir la civilisation, beaucoup de robinsons ne rêvent que de la retrouver. D’autant que l’on peut s’ennuyer ferme sur une ile, si l’on ne s’appelle pas Charles Darwin… La preuve en est que Tom Hanks, dans Seul au monde, en arrive à parler à son ballon de volley.


Égarés par nos rêves de liberté et de solitude, on oublie souvent que les iles font les meilleures prisons. Pour les espèces animales qui y vivent depuis longtemps, elles sont des espaces clos et des caisses de résonance pour la moindre perturbation. Car si l’isolement crée des espèces uniques, les écosystèmes y sont bien moins préparés aux changements. Nous ne pouvons plus sauver le loup des Falkland, mais le monarque de Tahiti et l’iguane marin des Galapagos resteront-ils longtemps au purgatoire, entre paradis et enfer ?

Cécile Breton



Ces deux naufragés, libérés après un interminable séjour sur une ile peuplée d’indigènes peu amènes, ne cachent pas que leur joie. “Le paradis terrestre” dans Le Livre des Très Riches Heures du Duc de Berry (vers 1480).