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samedi 1 juin 2013

08_ Ils nous surprendront toujours






Au XIXe siècle, on distinguait quatre classes de vertébrés : poissons, reptiles-amphibiens, oiseaux et mammifères. Il s’en est fallu de peu pour que n’en naisse une cinquième. Après moult tergiversations et débats houleux avec Henri Ducrotay de Blainville, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire a envisagé de se débarrasser ainsi de l’encombrant ornithorynque qui ne semblait exister que pour ôter le sommeil aux taxinomistes.

En effet, après avoir longtemps cherché les coutures sur le spécimen expédié en 1789 par le gouverneur de la colonie pénitentiaire de Nouvelle-Galles du Sud, le naturaliste George Shaw, du British Museum, doit se rendre à l’évidence, il ne s’agit pas d’une mauvaise blague de taxidermiste. Pour enfoncer le clou, on découvre en 1827 que cette loutre à bec de canard pond des œufs. Je passe sur l’effet produit par la découverte de ses trop nombreuses caractéristiques étranges car l’ornithorynque cumule, outre une orthographe impossible, des articulations reptiliennes, la capacité de repérer le champ électrique émis par ses proies ou de produire du venin… Les créationnistes avec leur “crocoduck” ont fait preuve de bien peu d’imagination… et ce n’est pourtant pas la moindre de leurs compétences !

De guerre lasse, on le réintègre donc dans la classe des mammifères, qui n’exclut donc plus aussi strictement les ovipares. Aristote les avait définis par le nombre de pattes, la présence de poils et la viviparité, Linné – à cause des chauves-souris et des cétacés – avait après lui évacué les poils. Bref, avec le temps, les caractères facilement identifiables communs à l’ensemble des mammifères se sont réduits comme peau de chagrin et, aujourd’hui, nous serions bien en peine d’expliquer à un extraterrestre par quel moyen rapide et visible on peut reconnaître ce que nous appelons un mammifère.

De toutes les tailles, arborant poils, écailles, piquants, plaquettes, vivant dans les mers, les eaux douces, sur ou sous terre, les mammifères constituent un groupe monophylétique qui s’est diversifié rapidement mais dont près de 80 % des genres n’est connu que sous la forme fossile.

Aveuglée par la fascination qu’exerce sur moi l’ornithorynque, j’ai longtemps cru qu’il avait été définitivement expulsé du club des mammifères. Symbolisant si bien ces “choses inclassables ailleurs” chères à Boris Vian, il nous rappelle sans cesse que l’immense diversité du vivant nous surprendra toujours et que nos tiroirs, ne sont que des tiroirs…
Cécile Breton

L’une des premières représentations du “mammifère paradoxal”, datée de 1815 dans Voyage de découvertes aux Terres australes exécuté sur les corvettes Le Géographe, Le Naturaliste et la goëlette Le Casuarina pendant les années 1800, 1801, 1803, 1804 sous le commandement du capitaine de vaisseau N. Baudin, de Louis Freycinet.


vendredi 1 mars 2013

07_Les déserts n'existent pas






Le désert est fertile… du moins dans notre langue, comme dans beaucoup de cultures, il est symboliquement fertile.

Au sens étymologique du terme, le désert est le lieu déserté des hommes. Les chrétiens - qui ne se sont jamais illustrés par leur sens de l’optimisme - y voient l’habitat de prédilection des démons, un univers livré à lui-même où personne ne se risque (pas même Dieu). D’autres chrétiens - qui se sont illustrés par leur sens de la contradiction - y sont pourtant partis chercher le Dieu qu’ils ne trouvaient pas dans “le monde”, c’est-à-dire là où vivent la majorité de leurs semblables. Le Christ comme saint Antoine en firent les frais.

De tout temps, on trouve dans le désert tous ceux qui vivent, volontairement ou non, aux marges du monde des vivants, qu’ils soient nomades, brigands ou anachorètes. Car le désert est, par excellence, cet “envers du monde”, ce lieu où l’on risque autant de trouver des réponses que la mort (ceci expliquant peut-être cela).

Dans l’imaginaire médiéval, les forêts étaient donc aussi des déserts et il suffisait alors d’atteindre la forêt d’Orléans pour “aller au désert”. Pour la géographie, c’est une terre stérile, peu propice à la vie et à l’aridité maximale… qu’elle soit occupée ou non. Les infinies forêts de la Russie, les chaos volcaniques de l’Islande ou les glaces de l’Antarctique ne sont plus des déserts.

L’absence de vie est donc la seule chose qui réunit ces deux sens, et pourtant c’est bien la vie que les scientifiques partent chercher dans les déserts aujourd’hui, précisément là où manque tout ce qui lui est indispensable. Sans doute parce que cette vie, qui a colonisé les lieux qui ont su résister à l’emprise de l’homme, a quelque chose de plus miraculeux encore que les démons ou les dieux.

La première fois que j’ai rencontré un désert, c’était le Hoggar, dans le sud algérien, et je n’avais alors cumulé qu’une quinzaine d’années de vie. Le Hoggar ne ressemble pas à un désert, du moins pas à celui que dessine Saint-Exupéry dans son Petit prince. Pas de dunes, pas de renard non plus. Moins encore de dieux ou de diables. C’est un désert de pierres, çà et là parsemé de grands hommes bleus et de dromadaires blancs, où toute rencontre est une fête, tout semblable, qu’il soit blanc, noir ou bleu, un frère... parce que toute vie y est plus précieuse qu’ailleurs. 
Cécile Breton


Saint Antoine étudiant des formes disparues de (très) grands branchiopodes (Martin Schongauer, 1470).




samedi 1 décembre 2012

06_Méfiez-vous des images






Dans l’ambiance pré-apocalyptique qui baigne le bouclage de ce numéro, nous aurions été curieux de voir monter de la mer la « bête qui avait dix cornes et sept têtes » dont parle saint Jean, ne serait-ce que par intérêt pour l’anatomie d’un animal portant 1,4285714 corne par tête. Contre toute attente, c’est le yéti qui (res)sort du bois. En effet, en cette fin novembre 2012, une vétérinaire texane a lâché une bombe sur la toile : grâce à des analyses ADN (non encore publiées et réalisées sur… quoi ?) elle est parvenue à prouver que non seulement le sasquatch existait bel et bien mais aussi qu’il aurait aggravé son cas en fautant avec des femelles Homo sapiens. En mai, c’était un généticien britannique et un zoologiste suisse qui se lançaient dans l’analyse des “nombreux échantillons” du yéti. On attend de leurs nouvelles.

Après tout, il semble aussi logique qu’Homo sapiens ne soit pas la seule espèce à peupler la terre aujourd’hui, que paraissait évidente à J. C. Nott et R. Gliddon, en 1854, la raison pour laquelle le profil du Noir s’intercale si parfaitement entre celui du chimpanzé (prognathe) et de l’Apollon du Belvédère (rétrognathe). Il n’y a pas de fumée sans feu.

Bien malgré lui, Darwin a rendu l’homme-singe possible, voire probable, et provoqué une chasse frénétique au “chaînon manquant”, frénésie à laquelle on doit l’un des canulars les plus réussis de l’histoire de la paléontologie : l’homme de Piltdown (Homo (Eoanthropus) Dawsoni). Il faudra, en effet, plus de 40 ans pour comprendre que ce crâne n’était qu’un habile assemblage entre une mandibule d’orang-outan et un crâne médiéval humain.

Craniométrie, phrénologie ou ADN, les outils changent, les idées reçues restent, véhiculées par des raccourcis efficaces comme « l’homme descend du singe » et des images simplistes. C’est contre ces images que Stephen Jay Gould nous met particulièrement en garde, évoquant l’illustration des milliers de fois reproduite montrant sapiens (dressé) guidant les autres hominidés (courbés) sur le chemin du progrès. Flattant notre ego, encourageant notre paresse à la réflexion, les images s’incrustent définitivement dans notre imaginaire.

On peut légitimement espérer que l’homme entre le Grec et l’animal figurant sur cette planche a définitivement disparu de l’esprit de la plupart d’entre nous ; mais, comme le souligne Frédéric Joulian, nous comparons encore hommes et singes en distribuant les bons et les mauvais points. Ne cherchons pas seulement chez les singes ce qu’ils peuvent nous apprendre de nous.

Il y a dans le mythe de l’homme-singe un peu de sur-homme (grand et fort) et un peu de sous-homme (à l’esprit lent). Cet incontournable de la cryptozoologie incarne notre idée de l’animalité. C’est pourquoi la réapparition de l’indestructible icône du yéti, paré de justifications génétiques, est si inquiétante.
Cécile Breton


L’échelle des races humaines selon Nott et Gliddon dans Types of Manking (1854). Pour S. J. Gould, qui reproduit cette planche dans La mal-mesure de l’homme, le crâne du chimpanzé a été volontairement augmenté et la mâchoire du Noir allongée.

samedi 1 septembre 2012

05_Questions d'échelle






«  Figurez-vous une substance qui pourrait tenir la Terre dans sa main, et qui aurait des organes en proportion des nôtres ; et il se peut très bien faire qu’il y ait un grand nombre de ces substances : or concevez, je vous prie, ce qu’elles penseraient de ces batailles qui nous ont valu deux villages qui a fallu rendre.  »



Ainsi parla le géant Micromégas aux hommes qu’ils percevaient à peine au travers de sa loupe de fortune en diamant. À l’époque où Voltaire écrit ce conte philosophique, le microscope est une occupation de salon. Si le procédé est connu depuis longtemps, ce n’est qu’au XVIIIe puis au XIXe siècle qu’il permettra des avancées scientifiques notoires. La notion d’atome est encore telle que l’a définie Démocrite : une construction théorique – un peu comme ce qu’était le Boson de Higgs il y a encore quelques mois – basée sur le postulat que, descendant vers les plus petits constituants de la matière, on doit bien parvenir à “ce que l’on ne peut pas couper”, en grec : atomos. Aristote – qui, j’en suis désolée, revient régulièrement dans ces éditoriaux – pouffa, arguant que la matière était constituée des quatre éléments : l’eau, la terre, le feu et l’air, et qu’il serait bien présomptueux d’aller chercher plus loin. Le débat fut clos pour quelques siècles, comme c’est souvent le cas après ses interventions.

Mais, avant les physiciens et après les philosophes, les biologistes se sont aussi posé la question. Ils “sentaient” bien, même s’ils ne les voyaient pas, que certaines choses s’agitaient aux limites de leur perception et agissaient dans leur dos, pas toujours à leur profit. Les animalcules des alchimistes ou les germes des médecins prennent corps grâce à notre gloire nationale : Louis Pasteur. La découverte de Pasteur (ou plutôt l’application qu’il en a faite) a eu une incidence oubliée : mettre fin à l’une des plus longues polémiques de l’histoire des sciences, la génération spontanée. On doit reconnaître à Louis-Archimède Pouchet (outre son patronyme handicapant), dernier défenseur de cette théorie synthétisée par… Aristote et réfutée expérimentalement en 1668, qu’elle était soutenue encore au début du XIXe siècle par d’autres gloires nationales dont Étienne Geoffroy Saint-Hilaire et Jean-Baptiste Lamarck. En effet, la biogénèse qui stipule que la vie ne peut naître que de la vie, est à l’origine d’une avancée médicale sans précédent : l’infection est maîtrisée grâce à la stérilisation des milieux. Ceci dit, la question demeure quant à la poule primordiale, celle qui pondit l’œuf originel (ou inversement), et le débat court toujours, à une autre échelle, certes, celle des origines de la vie.

Le monde microbien, la cellule, l’ADN, l’atome, le proton, le quark… ces mises en abîme donnent le vertige, imbriquant des mondes dans des mondes, des écosystèmes dans d’autres écosystèmes. Plus que la médecine, c’est peut-être le thème de ce numéro d’Espèces, qui tend à prouver que vivants, nous sommes déjà des écosystèmes complexes dont les occupants nous maintiennent en vie. Leurs batailles – dont parlait Voltaire – provoquent des déséquilibres susceptibles de nous anéantir.

Mais trouvons une consolation dans le fait que, même privés de vie, nous donnerons naissance à un autre écosystème… sans le secours de la génération spontanée.
Cécile Breton




vendredi 1 juin 2012

04_Tout le monde (se) ment







Dans quelques jours, le 28 juin, nous fêterons le tricentenaire de la naissance de l’auteur du Contrat social… 300 ans d’âge pour celui qui parlait de vertu, d’égalité, de simplicité volontaire (pardon, ça, c’est Pierre Rabhi…) et rêvait d’un monde idéal, un Éden, où l’homme n’aurait pas été perverti par sa propre société : Jean-Jacques Rousseau. Inutile, après cette brève introduction qui résume trop mal sa pensée, de discuter l’héritage qu’il nous aurait laissé. On pourrait le déceler un peu partout, dans les “vues idéales” du Paléolithique des livres de vulgarisation du XIXe siècle où trônaient des chasseurs chevelus accoudés sur leur gourdin, entourés d’aimables bêtes, perpétuant sans cesse l’image de saint Eustache (au centre) entouré des habitants de la forêt (autour), jusqu’à Blanche-Neige gazouillant de concert avec les oiseaux. Le choix de l’animal est, dans ce cas capital : en effet, une représentation de saint Eustache entouré de scolopendres et de rats irait à l’encontre de l’effet recherché.

Cette image idéalisée de la nature nous ne la devons pas à Rousseau, elle est ancrée dans les cerveaux d’Homo sapiens sous bon nombre de latitudes et depuis les temps les plus reculés, mais, nous le savons, l’amour se confond souvent avec le désir de possession, il ne faut donc pas aimer comme Bernardin de Saint-Pierre, qui pensait que la Nature avait été façonnée, comme la femme, pour le bien-être de l’homme. Au risque de faire de la philosophie de sitcom, il faut l’aimer comme elle est, rats et les scolopendres inclus, d’un amour sans espoir puisque, au risque d’en décevoir quelques-uns, elle ne nous le rendra pas : elle s’en fout. Cette façon de personnaliser la “nature” comme si elle pouvait s’incarner, comme si nous n’en faisions pas partie, est, bien sûr, parfaitement anachronique - voire idiote - et je sens déjà le poil de certains se hérisser.

J’en reviens donc à Rousseau, car je dois vous mettre en garde contre les idéalistes qui sont des gens dangereux, simplifiant souvent le monde à leur avantage, sacrifiant tout ce qui va à l’encontre de leur construction mentale, en amour comme dans bien d’autres domaines. La grande capacité d’invention et d’abstraction de l’homme lui permet de voir plus loin autant qu’elle l’aveugle. Les idéaux nous portent, mais nous tendent des pièges. Pas de place pour les plantes cultivées dans notre idée de la nature idéale, pas de scolopendre dans l’arche de Noé… cette biodiversité que nous voulons sauvegarder est déjà tronquée.

Alors, l’idéalisme serait-il une sorte de mensonge réconfortant et au lieu de « Tout le monde ment », le Dr House ne devrait-il pas répéter « Tout le monde se ment » (l’allusion à la philosophie de sitcom n’était pas gratuite) ? Est-ce que tout cela n’entre pas en résonance avec les mots de Jean-Pierre Dupuy disant que l’on « ne parvient pas à croire ce que l’on sait », comme nous le cite Pierre-Henri Gouyon ?

Lorsque vous avez vu ces deux avions percuter les tours jumelles, dans les premières secondes, y avez-vous cru ? Moi non. Et lorsque l’on vous dit que nous sommes à la veille de la 6e crise d’extinction, en toute honnêteté, y croyez-vous vraiment ? ou plutôt… parvenez-vous à le “savoir” ?
Cécile Breton


Myriapodes issus du Dictionnaire universel d’histoire naturelle Atlas Zoologie Tome II reptiles et poissons par C. d’Orbigny