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jeudi 11 décembre 2014

Chauves-souris : les ondes de la discorde


Vous n’aimez pas être dérangé au cours des repas ? Estimez-vous heureux de ne pas être un molosse du Brésil (Tadarida brasiliensis).

Des molosses du Brésil font une petite virée crépusculaire (cliché N. Hristov/domaine public)
Imaginez-vous un instant dans la peau d’une de ces chauves-souris : vous poursuivez un insecte appétissant repéré en plein vol. En phase d’approche finale, vous émettez des sons dans sa direction et vos grandes oreilles captent les échos qui en reviennent : cela vous renseigne précisément sur l’emplacement, la taille et la vitesse de votre proie. Soudain, une autre chauve-souris vous bombarde d’ondes sonores qui brouillent vos perceptions. La gêne est si importante que vous ratez la cible, et c’est la voisine qui se régalera à votre place ! Maigre consolation : la technique de compétition alimentaire dont vous venez d’être victime fait l’admiration des biologistes.

En effet, perturber la perception sensorielle des compétiteurs pour augmenter ses propres prises est une stratégie inédite. Elle vient d’être décrite dans la revue Science par deux chercheurs américains comme un « phénomène encore jamais documenté chez les animaux ». Le molosse du Brésil, que l’on trouve des États-Unis jusqu’en Argentine, était pourtant déjà bien connu pour former les plus grandes colonies de chauves-souris du monde : plus d’un million d’individus se réunissent parfois dans une seule grotte. Par ailleurs, on savait déjà que ces animaux utilisent un large répertoire vocal pour communiquer.

Mais un signal sonore encore inconnu a intrigué les chercheurs : il était toujours émis par une chauve-souris au moment précis où une autre lance ses signaux d’écholocation avant de fondre sur sa proie. Or, micros et caméras infrarouge ont révélé que ce signal réduit de 70 à 85% le taux de capture d’insectes par la chauve-souris qui en est victime. Les tentatives infructueuses se voient bien sur les films au ralenti tournés par les chercheurs. De plus, l’analyse détaillée du signal perturbateur montre que la fréquence et la durée  des sons qui le composent sont modulées de façon à brouiller le plus possible les signaux d’écholocation. A défaut d’avoir le sens du partage, ces chauves-souris ont clairement celui du timing.


Référence : Corcoran A. J. et Conner W. E., 2014 – “Bats jamming bats : food competition through sonar interference”, Science, 346 : 745 – 747.

Julien Grangier

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